Bauchau et “la hâte diabolique du monde”

ENTRETIEN GUY DUPLAT Publié le - Mis à jour le

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En février 2003, nous avions longuement rencontré Henry Bauchau quand son roman “Œdipe sur la route” fut adapté pour l’Opéra avec la musique de Pierre Bartholomée et la mise en scène de Philippe Sireuil.

Il nous parlait d’abord de la musique. “La musique a toujours joué un rôle très important dans ma vie, même si je ne suis pas un pratiquant. Très jeune, j’ai abandonné le piano. Je n’écoute plus aujourd’hui de musique car je ne puis plus entendre de sons purs. Mais j’ai aimé bien des musiques, y compris la musique électronique que pratique mon petit-fils; il a réalisé d’ailleurs une adaptation musicale d’“Œdipe sur la route” pour France Culture. Mon premier attachement reste cependant la poésie. Et je la pratiquerai toujours. Quand l’inspiration me vient, je lui donne la première place. Je lie très fortement la poésie à la musique, je reste attaché à une poésie très musicale où les rythmes et les rapprochements entre les sons ont autant d’importance que ce qui est dit. Je suis alors proche de l’art du compositeur.”

Vous êtes aussi psychanalyste. La musique est-elle une thérapie ?

La musique est capitale pour trouver un juste rapport avec son corps. Le rapport entre corps et écriture est d’ailleurs tout aussi fondamental. C’est avec son corps qu’il faut sentir si une phrase est juste ou pas, ou discordante par volonté. La musique devrait avoir une place beaucoup plus importante dans l’existence, mais les gens ne sont pas formés à cela et se laissent envahir par des musiques purement financières.

La musique est donc fondamentale pour la vie?

Un beau roman d’Herman Hesse, “Le jeu des perles de verre”, imagine une société où la musique est enseignée à tout le monde et tient un rôle essentiel dans la formation pour permettre d’exprimer les passions sans qu’elles ne deviennent violentes. Nos sociétés tellement tournées vers les mathématiques et les applications de la science rendent l’âme insatisfaite.

La musique est cathartique, elle guérit ?

J’ai horreur de jouer à celui qui sait. Je me contente de m’interroger sur la place que peut jouer la musique dans la vie et je la vois très importante. Si je dois bien vivre aujourd’hui sans musique, je ne pourrais pas vivre sans la poésie, il faut quelque chose qui donne place à l’âme.

Votre livre “Œdipe sur la route” a rencontré un très large succès. Il est devenu un livre-culte, initiatique. Cette reconnaissance internationale tardive mais énorme, y compris chez les jeunes, vous a-t-elle surpris ?

J’ai été bien entendu surpris puisque cela ne m’était jamais arrivé. Le livre a connu à sa sortie un petit succès auprès de ceux qui connaissaient déjà mon travail. Puis il y eut “Diotime et les lions” et “Antigone”, et on est revenu alors à “Œdipe sur la route”, le succès ne faisant que croître. C’est le fruit de longues années d’effort. Je n’ai jamais rien fait de particulier pour avoir du succès, il est venu tardivement et je trouve légitime de m’en réjouir. Pierre Bartholomée a reconnu qu’il y avait dans “Œdipe” quelque chose de dramatique, il a raison. Je ne savais pas au départ si je ferais une pièce de théâtre ou un roman. J’ai opté pour le roman à partir du moment où entrait en scène le personnage de Clios. Je suis content de venir à l’opéra qui fait le lien entre tous ces arts et en particulier la poésie, le roman et la musique.

Votre livre plaît beaucoup aux jeunes. Et cet opéra vise aussi les jeunes. Comment expliquez-vous cet engouement-là ?

Jusqu’à l’âge de 61 ans, je me suis toujours occupé de jeunes dans une école en Suisse pour jeunes filles, que j’avais créée à Gstaad. Et ensuite, comme psychanalyste, pendant 13 à 14 ans, je me suis occupé de jeunes psychotiques. J’ai beaucoup vécu avec les jeunes, je connais leurs réactions. Dans “Antigone”, il y a beaucoup de mon expérience suisse, lorsque j’avais vu apparaître dans mon école un nouveau type de femmes et j’ai été très impressionné par cette émergence. Je crois que les jeunes filles, en lisant “Antigone”, ont été touchées par cela. Je mets beaucoup d’espoir dans le rôle croissant des femmes dans la société, des femmes qui pensent par elles-mêmes, loin d’un modèle masculin qui ne semble pas mener dans la bonne voie. J’appartiens à une famille toute tournée vers les mathématiques. J’ai dû réagir très fortement dans l’autre sens.

Le périple d’Œdipe, sur la route, lui permet de s’assumer malgré ses crimes. Peut-on assumer de même les massacres du Rwanda ou ceux de Dutroux ?

Le point de départ est la découverte de soi-même comme dans la psychanalyse. Au Rwanda, chez Dutroux, il y a eu l’abandon au côté diabolique de l’inconscient. Nos sociétés cultivent trop l’optimisme alors que les sociétés anciennes étaient très pessimistes. Il faut un équilibre. Œdipe, conscient de ses crimes, ne se tue pas comme Jocaste, trop fière pour s’intéresser à autre chose qu’à la beauté et à la puissance. Lui, il se décide à marcher. Au départ, il est délirant, mais il garde un espoir et il a Antigone à ses côtés. C’est tout le sens du chemin initiatique : on peut se dégager des forces violentes de l’inconscient mais il y a, pour cela, un long effort à fournir. Si on ne le fait pas, on risque de sombrer un jour ou l’autre dans la violence.

Mais nos sociétés ne veulent pas prendre ce temps, il faut aller vite, gagner la compétition.

Jung a parlé de la hâte diabolique. La hâte du monde moderne est diabolique. On se laisse mener par les démons intérieurs que, tous, on possède. Les choses importantes ne se font jamais vite. J’ai toujours voulu écrire vite, mais j’ai dû reconnaître que c’est impossible.

Êtes-vous encore psychanalyste ?

J’ai encore deux ou trois patients qui restent, mais je n’en prends plus de nouveaux.

Qu’est-ce qui vous pousse toujours à écrire ?

Je ne peux guère le dire. Aussi longtemps que je peux écrire, je me fais un devoir de le faire, vis-à-vis de moi-même. L’écriture est devenue tellement partie de ma vie que je ne la conçois pas sans cela. Je suis d’ailleurs arrivé à un âge où il ne me reste plus guère d’autres choses à faire que la lecture et l’écriture.

Que lisez-vous ?

Je reste un grand lecteur. J’ai relu cet hiver toutes les œuvres intimes de Stendhal. J’aime beaucoup les livres de François Emmanuel dont j’admire le style et Jean-Philippe Toussaint qui n’a pas la même vision du monde que moi, mais qui est plein de talents. Il a reçu d’ailleurs le Prix Rossel en même temps que moi.

Vous craignez la mort ?

Je sais qu’elle est proche. Mais je crains plus les grandes douleurs que la mort elle-même. La mort était présente dans mon enfance. On parlait des deuils et des rituels funéraires. Dans “Le meilleur des mondes”, Aldous Huxley proposait de renvoyer les enfants dans les hôpitaux pour voir des morts. Il était prémonitoire, car aujourd’hui la mort est niée. Regardez les Etats-Unis qui poursuivent des politiques de guerre, sans mort chez eux. C’est nier totalement l’autre. La guerre du Golfe a fait 200 000 morts chez les Irakiens pour quelques morts américains. C’est le refus horrible de l’autre.

L'UCL continuera de faire vivre l'oeuvre de l'écrivain

L'Université catholique de Louvain (UCL) continuera à faire vivre l'oeuvre de l'écrivain belge Henry Bauchau, décédé dans la nuit de jeudi à vendredi dans son sommeil à l'âge de 99 ans, à travers le Fonds Henry Bauchau, a-t-elle fait savoir vendredi dans un communiqué. En 2006, l'écrivain belge avait pris la décision de déposer les archives de son oeuvre à l'université où il avait étudié le droit de 1932 à 1939, rappelle l'UCL. Le 9 mai 2007 était alors inauguré le Fonds Henry Bauchau sous la houlette du professeur Myriam Watthée-Delmotte, directrice scientifique du Fonds.

"Ce Fonds abrite des trésors", estime l'UCL. Il regroupe les tout premiers poèmes de l'écrivain (restés secrets), des inédits, des versions antérieures d'oeuvres publiées, des dossiers qui ont servi à préparer ses ouvrages, des plans de travail, des épreuves corrigées, la correspondance de l'écrivain (avec Camus, Derrida, Bachelard etc.) ainsi que ses journaux personnels, détaille l'UCL.

Par ailleurs, ce Fonds abrite aussi des oeuvres plastiques, dont des dessins et des tableaux de l'écrivain ou d'illustrateurs de l'oeuvre, mais aussi de patients, de psychotiques car Henry Bauchau a pratiqué l'art-thérapie en tant que psychanalyste, explique l'université. L'UCL rappelle qu'elle s'est toujours intéressée de près à l'écrivain. Elle a notamment mis sur pied deux expositions lui étant consacrées, organisé des rencontres scientifiques chaque année relatives à son oeuvre et créé une revue spécifique.

L'université lui consacrera tout un programme en 2013 pour célébrer le centenaire de sa naissance. © La Libre Belgique 2012

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