Comment l’animal a vécu l’Histoire

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

Ce livre est une nouvelle révolution copernicienne qui enlève à nouveau, après Copernic, Einstein et Freud, le place centrale de l’homme. "Le point de vue animal" d’Eric Baratay tente de rendre compte du vécu de l’animal dans notre Histoire depuis deux siècles. Qu’ont ressenti les dizaines de milliers de chevaux utilisés dans les transports parisiens ? Et les chevaux envoyés au fond des mines ? Et les millions de chevaux et chiens utilisés au front de la Grande Guerre et dont la moitié sont morts au combat ? Mais aussi, comment ont réagi les vaches triées en fonction de leur capacité laitière ou viandeuse ? Et les chiens, soumis aux caprices de la mode par leurs propriétaires ? Ils ont souvent souffert mais il y eut aussi de nombreuses connivences avec l’homme, des moments de partage intense.

Ce livre bourré d’érudition se situe dans un double courant. D’abord, celui de l’Histoire vue par les vaincus et les petits. Longtemps, seuls les vainqueurs pouvaient l’écrire mais, depuis quelques décennies, on étudie l’Histoire vue par les colonisés, les femmes, les servantes, etc. On a redonné à ces catégories une existence et un vécu. Il était normal d’étendre ça aux plus prolétaires des prolétaires : les animaux utilisés par l’homme. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire des animaux, mais bien l’Histoire vue par eux. Un sujet décrié au nom du fait "qu’il n’y aurait d’histoire intéressante que celle de l’homme, c’est-à-dire de soi, et que le vécu des autres êtres vivants ne serait que scories de l’Histoire".

L’autre courant est celui des philosophes et éthologues, comme Dominique Lestel et Vinciane Despret, qui ont développé l’idée d’une histoire commune entre homme et animal, l’existence d’un "nous" où les influences sont incessantes et réciproques.

Eric Baratay est professeur à l’université de Lyon, spécialisé dans l’histoire des relations hommes/animaux. Pour réaliser son objectif, se posait la question des sources. Seuls les témoignages des hommes sont restés et donc seuls les animaux en contact avec les hommes ont pu, via ces derniers, laisser des traces sur leur "ressenti". Eric Baratay a donc longuement puisé dans les innombrables témoignages de vétérinaires, éleveurs, mais aussi écrivains qui ont raconté, parfois dans leurs moindres détails, les émotions des animaux qu’ils côtoyaient.

Tous ces éléments ont souvent été rejetés par les scientifiques comme sans intérêt car ils seraient trop anthropocentriques et non soumis à l’expérimentation scientifique. Mais l’abondance des sources et leur concordance permettent à Eric Baratay de rejeter cet argument qui ne serait qu’un prétexte facile pour continuer à justifier la mainmise de l’homme sur le monde animal au nom des préceptes bibliques qui font de l’homme le maître pouvant assujettir la Terre à ses besoins.

Le livre analyse quelques grands domaines : l’élevage d’abord, ou comment on a sans cesse sélectionné les animaux pour en faire des "machines" à viande ou à lait, entraînant parfois, ou souvent, des grandes souffrances. Il y a aussi les chevaux d’omnibus à Paris et les chevaux de mine. Les longues et précises descriptions qu’en fait Eric Baratay montrant leurs conditions de travail et de souffrance, dignes du plus noir Dickens. Des vies de prolétaires absolus. Tout était bon pour améliorer le rendement et diminuer les coûts et le bien-être de l’animal n’était pris en compte que si cela augmentait le rendement.

Il évoque aussi la corrida et le vécu des taureaux sélectionnés, leurs cornes parfois taillées dans le vif, et celui des chevaux que le public aimait voir éventrer par les cornes. De longs et passionnants chapitres sont consacrés au chien dont, en fonction des modes, il fallait couper la queue ou pas (au XIXe siècle, on coupait les queues des chiens avec une pelle rougie au feu), les forcer à une consanguinité dangereuse pour signer la "race", etc. Vers 1900, on repêchait 10000 cadavres de chiens par an dans la Seine et la Marne.

On objectera que ce ne sont "que" des animaux, mais Baratay rappelle que la réalité de la souffrance animale est maintenant avérée et les témoignages montrent bien les émotions des animaux. Leurs révoltes ou leurs grèves aussi devant ce qu’on leur faisait subir. On a pu déceler chez eux (par des mesures cardiaques ou autres) des émotions identiques aux nôtres liées à la douleur (peur, angoisse) ou indépendantes de celle-ci (ennui, solitude, frustration). On a de multiples témoignages de chevaux dans la mine refusant de tirer un wagon de plus que prévu ou refusant de faire équipage avec un cheval qu’ils n’aiment pas, etc. "Reste que l’homme seul aurait la conscience de souffrir, mais c’est dit sans preuve, comme d’habitude."

Mais Eric Baratay évoque aussi de nombreux cas de connivences entre animaux et hommes. Une complicité tendre peut s’installer entre le mineur et son cheval (qui peut le sauver en lui montrant le chemin quand les galeries sont plongées dans l’obscurité), entre le soldat dans sa tranchée et le chien qui surveille. De vrais dialogues intersubjectifs existent, qu’on retrouve bien entendu avec les chiens domestiques d’aujourd’hui.

Ces thèses dérangeantes amènent le lecteur à voir autrement le vécu animal. Mais ce serait "mutiler l’historien que d’en faire seulement un spécialiste en humanité", disait Le Roy Ladurie.

Le point de vue animal Eric Baratay Le Seuil 388 pp., env. 27 €

Publicité clickBoxBanner