Ecrire pour comprendre

Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

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Dans l’espoir de trouver du sens à ce qui s’est passé, j’ai commencé à ébaucher l’histoire de ma vie." Victime d’un pédophile avec lequel elle a été liée quinze années durant, Margaux Fragoso s’est mise à retracer sa propre destinée peu après le suicide de celui-ci. Le sceau du secret a permis une longue et patiente dégringolade. L’aveu et l’écriture sauveront la jeune femme. Courageux, parfois choquant, d’une audacieuse sincérité, son récit, traduit par la romancière Marie Darrieussecq, ne peut laisser indifférent.

Margaux a sept ans quand elle rencontre Peter. Il en a alors soixante et un. En manque de repères familiaux, elle tombe sous le charme de cet homme qui vit entouré d’animaux et cultive l’absence de règles. Il se montre amical, puis paternel avant de devenir son amant. Insidieusement. Charmeur et diablement manipulateur, Peter promet de l’épouser quand elle aura dix-huit ans. Pourtant, chaque célébration d’anniversaire fait regretter à Peter l’âge de Margaux.

Dès la première fois où il lui demande d’aller nue, Margaux fait semblant d’être un animal. Plus tard, elle se réfugiera dans l’Histoire qu’elle s’invente, qui lui permet de surmonter l’abject, puis dans le rôle de Nina - "mon chef-d’œuvre en matière de femme. Elle était hyper cool, elle était blasée. Poupée de papier. Farcie de colle. Vide dedans. Tellement belle".

Entre candeur ("Peter et moi, nous étions faits l’un pour l’autre. C’est le destin") et extrême lucidité ("Je croyais, si je faisais quoi que ce soit sans l’échanger contre au moins un petit truc, qu’il croie que j’aimais ça; qu’il ne comprenne pas que je payais, moi, au prix fort"), Margaux souffre, se détruit peu à peu, tout en étant dépendante de son bourreau. "Sans Peter pour me voir, m’adorer, comment pourrais-je exister ?" Les pédophiles choisissent soigneusement leurs proies, le plus souvent issues de familles déstructurées. Margaux ne fait pas exception. Un père tyrannique, alcoolique, irascible, qui la dénigre sans répit, une mère suicidaire et schizophrène, il n’y avait personne pour la protéger. D’autant qu’elle a peu de contact avec le monde qui l’entoure, pas d’amies à qui confier son indicible secret, et se déscolarise. Lorsque malade et rongé par la culpabilité, Peter se jette dans le vide, elle avait déjà entamé un cursus universitaire et commencé à reprendre pied dans sa vie. Dans une lettre que Peter lui a laissée, il lui suggérait d’écrire leur histoire. Elle a obtempéré, une ultime fois. Brisant à jamais le plus pernicieux complice des pédophiles : le silence.

Tigre, tigre ! Margaux Fragoso traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Darrieus- secq Flammarion 407 pp., env. 21 €

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