Franz Liszt et Wagner, ils se sont beaucoup écrit

Jacques Franck Publié le - Mis à jour le

Livres

La correspondance est une forme de communication qui se perd. Pourtant, quelle source d’information au jour le jour sur les idées, les sentiments, les activités, les événements qui affectent la vie et l’œuvre de ceux que nous aimons, admirons, ou du moins qui nous intéressent ! Deux grands ensembles de correspondances viennent de paraître qui auront leurs lecteurs. Et d’abord celle qu’ont entretenue deux des plus grands musiciens du dix-neuvième siècle, Franz Liszt et Richard Wagner, dans une superbe édition présentée et annotée par Georges Liébert avec une érudition époustouflante.

C’est en février 1844, à Dresde, qu’ils firent vraiment connaissance et se lièrent. Une représentation de "Rienzi" a révélé à Liszt (en photo à gauche) le génie de Wagner (à droite), tandis que celui-ci découvre "la nature essentiellement aimable et aimante de Liszt" : il fut le premier homme, dira-t-il plus tard à Cosima, "qui lui donna une impression de noblesse". Nommé Kapellmeister de la cour de Weimar, Liszt programma aussitôt "Tannhauser", puis "Lohengrin", favorisant leur acclimatation en Allemagne. Lorsqu’en 1849, Wagner dût fuir Dresde en raison de ses menées révolutionnaires, Liszt l’hébergea et lui donna de l’argent pour lui permettre de se réfugier à Zurich. Bref, une amitié se forgea que Wagner évoqua en 1876, lors de l’inauguration du Festspielhaus de Bayreuth, en portant ce toast : "Voici celui qui le premier a eu foi en moi, et sans lequel vous n’auriez peut-être pas entendu une seule note de moi aujourd’hui, mon cher ami Franz Liszt".

Leur amitié ne fut pas pour autant sans nuages. Certains naquirent de la courbe inversée de leurs gloires : dans les années 1830, Wagner cherchait à se faire connaître, quand Liszt remportait des triomphes à chacun de ses récitals. Mais lorsque celui-ci se lança dans la composition, un décalage apparut entre ses œuvres et le génie du compositeur de "Tristan".

Des interférences familiales jouèrent aussi. La princesse de Sayn-Wittgenstein, aristocrate et catholique, devenue l’amante de Liszt, n’appréciait pas trop le révolutionnaire et républicain Wagner, qui lui-même haïssait l’Eglise romaine. Et qui s’irrita, de son côté, de voir Liszt, en 1865, prendre les ordres mineurs à Rome et porter la soutane. Ce dernier supporta mal, à son tour, de voir Wagner souffler sa fille Cosima à son mari Hans von Bulow et se mettre en ménage avec elle.

Si les deux hommes retrouvèrent une grande intimité à partir de 1872, c’est sans doute aussi parce que, comme aimanté par l’énergique personnalité de Wagner, en dépit de son formidable narcissisme artistique, Liszt se sentait "perpétuellement son esclave amoureux" .

La correspondance que Paul Morand et Jacques Chardonne échangèrent à partir de 1949 avait été décrétée par eux impubliable avant l’an 2000, afin de pouvoir s’y exprimer librement. Leur entente se fondait sur un même pessimisme quant à l’avenir de l’Europe et de sa culture, la même hostilité à la prépotence des USA et de l’URSS, la même aversion pour les peuples de couleur et leur immigration en France, et une semblable remémoration de leurs "ennuis" à la Libération, l’un parce qu’il avait été l’ambassadeur de Pétain à Bucarest, l’autre parce qu’il avait préféré Hitler à Staline.

Pour le reste, tout opposait le riche écrivain mondain, familier du tout-Paris des arts et du pouvoir, un des plus étincelants écrivains français du siècle, et le provincial romancier de "L’Epithalame", qui avait dirigé les éditions Stock avant la guerre, mais était resté ancré dans sa Charente natale. Leur principal réconfort : l’admiration que leur vouaient les "hussards" Roger Nimier, Antoine Blondin, Félicien Marceau, Michel Déon. Il est beaucoup question de littérature dans leurs lettres, mais aussi de médecins, de médicaments, de restaurants, d’hôtels. Et de leurs chances d’entrer à l’Académie francaise. Le tout enrobé de remarques misogynes, homophobes, antisémites et étincelantes, constellé de propos insolents et brillants.


Correspondance Franz Liszt - Richard Wagner Gallimard 1318 pp., env. 59 €

Correspondance Paul Morand - Jacques Chardonne Gallimard Tome I. 1949- 60, 1160 pp., env. 47 €

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