Freud et Proust, frères de l’inconscient

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

André Malraux disait qu’il valait mieux comparer une statue grecque à une statue égyptienne plutôt qu’à 99 statues grecques. Jean-Yves Tadié, grand exégète de l’œuvre de Proust, cite cette phrase pour justifier son livre, "Le lac inconnu. Entre Proust et Freud", dans la série "Connaissance de l’inconscient" chez Gallimard. Il ne devait même pas citer Malraux, tant sa démonstration est éloquente. Ce petit livre, pas toujours facile d’accès, est bourré d’érudition et d’intelligence et se lit avec passion, permettant de mieux connaître Proust grâce à Freud et inversement.

Tout paraît opposer ces deux géants du XXe siècle. Le premier étudie la société française, est écrivain, homosexuel, et meurt jeune et sans famille. Le second scrute la bourgeoisie viennoise, est marié, père de famille, scientifique. Tous deux sont cependant d’origine juive (Proust l’est par sa mère) et la culture juive émerge souvent dans leurs œuvres, mais ils ne sont pas pratiquants. Tous deux ont une énorme culture ancienne et fréquentent la littérature et l’art, surtout italien. Avant tout, et le livre l’illustre, ils sont tous deux, l’un via l’analyse, l’autre via l’écriture, de formidables explorateurs de l’inconscient, de ce "lac inconnu" dont parle Proust dans cette phrase qui renvoie directement à Freud et Lacan : "ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèle".

Le premier "lac" qu’ils ont scruté fut le leur, avant de reporter cette analyse à leur entourage : Freud via ses patients venus s’allonger à son cabinet, Proust en recueillant mille et une confidences de ses amis et amies qu’il fréquentait ou qui venaient dans son appartement.

Pourtant, les deux hommes (Freud est né 15 ans avant Proust et est mort 17 ans après) ne se sont jamais rencontrés et ne se sont apparemment pas lus. Ils connaissaient pourtant la réputation de l’autre. Gide et Breton, par exemple, avaient fait souvent référence à Freud, déjà du temps de Proust. Le petit livre de Tadié est une promenade ébouriffante dans l’œuvre des deux, via des mots clés comme rêves, Œdipe, mémoire, enfance, femmes, homosexualité, actes manqués.

Il commence par remarquer que l’œuvre des deux débute semblablement par le sommeil. On sait que Freud découvrit largement l’inconscient par l’interprétation des rêves. Et Proust commence "A la recherche du temps perdu" par la scène de l’attente du baiser de la mère pour trouver le sommeil.

Les deux débuts renvoient à la même sexualité enfantine, celle qui fit scandale dans le travail de Freud. Chez Proust aussi, cette scène du baiser ramène au contact des lèvres de la mère, à une sexualité primitive, œdipienne aussi puisqu’elle se base sur le lien à la mère et sur la défaite du père qui dit à la mère : "Va avec le petit". Alors qu’auparavant, on traitait l’enfance comme un temps d’innocence, Proust comme Freud la montre peuplée de malheurs, de désirs et de peurs.

Bien sûr, la mémoire est un autre terrain commun entre les deux hommes. Proust distingue la mémoire volontaire et celle involontaire qui surgit lorsque le narrateur goûte une madeleine ou ressent sous son pied le pavé inégal d’une rue de Paris. Tout lui revient alors en mémoire. Le lien est évident avec la méthode psychanalytique de l’association libre qui permet, à travers les mots, de retrouver un passé refoulé.

L’amour et l’homosexualité sont des grands thèmes chez tous deux. L’homosexualité étant pour eux liée à un amour exclusif avec la mère et à l’identification à celle-ci cherchant un double à son enfant chéri (Freud a avoué un penchant homosexuel pour Fliess dans ses lettres). Mais curieusement, note Tadié, Proust a été beaucoup plus loin dans l’exploration du plaisir féminin que Freud pour qui la femme est toujours restée un continent inconnu.

Tadié trace des fascinants parallèles sur le "travail du deuil" (une expression de Freud) étudié par tous deux. Freud a expliqué les étapes par lesquelles on passe pour accepter la perte de l’autre : dépression, déni, agressivité, etc. On les retrouve exactement décrites par Proust, quand le narrateur fait le deuil d’Albertine disparue, comme Proust lui-même a dû faire le deuil après la mort en avion d’Agostinelli, son chauffeur et amant le plus cher.

Freud a montré dans ses livres comment les plus petites choses, souvent négligées, comme le mot d’esprit, le lapsus, l’humour, sont en fait des voies royales vers l’inconscient. Un acte manqué est souvent un acte réussi. Un lapsus est révélateur. L’oubli d’un nom est le fruit d’un barrage de l’inconscient à l’égard de la personne dont on veut se souvenir. Tadié cite de nombreux exemples de ces manifestations dans l’œuvre de Proust.

Même les malaises hystériques sont semblables : Freud fut incapable d’aller à Rome, avait peur du train et eut un malaise à Athènes, comme le narrateur de Proust tomba malade à l’idée d’aller à Florence et souffre en arrivant au grand hôtel de Balbec. Chez les deux, il s’agit de rendre conscient l’inconscient.

Le lac inconnu. Entre Proust et Freud Jean-Yves Tadié Gallimard 192 pp., env. 16,50 €

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