Grâce au radeau des livres

Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

Livres

Je crois à la fiction et au pouvoir des histoires parce qu’ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence." Enfant déjà, la romancière et essayiste anglaise Jeanette Winterson (1959) s’inventait des histoires pour oublier le froid et le noir des nuits passées dehors, punition tant prisée par sa mère adoptive. Si elle est écrivain, ce ne fut ni "un acte volontaire ni même un choix conscient", mais induit par l’impérieuse nécessité d’écrire une histoire avec laquelle pouvoir vivre, quand celle servie par Mme Winterson (qu’elle n’appelle jamais "mère" ou "maman", à l’inverse de "papa") était inaudible.

Cette histoire deviendra en 1985 "Les oranges ne sont pas les seuls fruits", que les éditions de L’Olivier republient en même temps qu’un récit autobiographique inédit, "Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?". Terrible question qui lui sera assénée quand, à seize ans, elle quitte le domicile familial, ne pouvant accéder à la condition posée par Mme Winterson : renoncer à son homosexualité.

Si la colère et le désespoir ont longtemps régi sa façon de vivre, les livres ont permis de changer la donne. Une grande solitude et une vive curiosité l’ont poussée à découvrir autre chose que la Bible, à se réfugier à la bibliothèque où, à défaut d’une autre, sa méthode de lecture fut de lire les auteurs anglais de A à Z. En certains d’eux, elle trouve des frères - "Chaque livre était une bouteille à la mer. Il fallait les ouvrir". En la poésie, elle cueille des émotions. Piètre élève issue de la classe ouvrière, elle franchira pourtant les portes de la prestigieuse université d’Oxford, ses lectures ayant largement compensé ses lacunes.

Des années plus tard, après la reconnaissance et quelques lauriers d’importance qui lui ont assuré une place de choix sur l’une des étagères de la littérature anglaise de A à Z, Jeanette décide de mener un autre combat : retrouver sa mère, celle qui l’a abandonnée à l’âge de seize ans, après l’avoir allaitée pendant six semaines, apprendra-t-elle. Parce que choisir la vie, rechercher le bonheur, élaborer la définition de soi participe d’un tout. Et parce que celle qui n’a cessé de se poser des questions sur l’amour veut comprendre que, si nous sommes tous doués d’amour, il ne peut advenir sans l’aide des autres. Ecrite dans le feu d’une vie chaotique qui cherche sa lumière, ce magistral parcours de vie célèbre les livres tout autant que l’humaine capacité de résilience. "Parfois nous sommes la solution, elle est en nous."

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Jeanette Winterson traduit de l’anglais par Céline Leroy éd. de L’Olivier 272 pp., env. 21 €

Publicité clickBoxBanner