Hergé, il y a 20 ans, jour pour jour

FRANCIS MATTHYS Publié le - Mis à jour le

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PORTRAIT

Que ce lundi 3 mars 2003, vingt ans jour pour jour après sa mort, Hergé n'ait toujours pas de rue ou d'avenue à son nom à Bruxelles, ne peut laisser que rêveur. Tristement rêveur. Quel cas, diable, fait-on de ceux qui, comme lui, portèrent aussi haut et aussi loin la réputation de la Belgique? Bruxelles, où Hergé passa toute sa vie, infiniment plus casanier que son voyageur infatigable de Tintin, exception faite pour «Les Bijoux de la Castafiore» dont l'action se déroule entièrement dans le domaine de Moulinsart.

Moulinsart, dans le château duquel n'est pas né Hergé. Moulinsart, inspiré de Cheverny, en Val de Loire. Dommage qu'il n'y soit né! Dommage, pour ceux qui sont persuadés que l'imaginaire et la réalité sont indissociables, étant l'avers et le revers d'une même pièce. Ainsi, combien d'admirateurs de Sherlock Holmes n'ont-ils pas cru que le héros de Conan Doyle avait bel et bien habité Baker Street, à Londres, attribuant de bonne foi une réalité physique au plus illustre détective du monde?

Pas né à Moulinsart; pas même, stricto sensu, à Bruxelles: c'est dans l'une des dix-neuf communes de celle-ci, Etterbeek, que Georges Remi vit le jour le 22 mai 1907, tôt matin. Etonnant: Etterbeek sera également le berceau d'un autre champion belge de la Bande dessinée, André Franquin, le créateur du «Marsupilami» et de «Gaston», à qui l'on doit aussi quelques-uns des plus beaux albums de «Spirou» (notamment «Il y a un sorcier à Champignac»), qui y vit le jour le 3 janvier 1924; Franquin dont le graphisme éblouissait Hergé.

Georges Remi naît un 22 mai, donc sous le signe des Gémeaux. Qui dit Gémeaux, dit jumeaux; or, il se trouve que le père du futur Hergé, Alexis Remi, avait un frère jumeau, Léon. Des garçons nés de père inconnu. En 1893, un an après cette double naissance, leur mère, Léonie Dewigne, épousera un ouvrier imprimeur qui donnera son nom aux enfants. Elle travaillait comme femme de chambre dans une famille qu'avait anoblie l'impératrice d'Autriche, Marie-Thérèse. Pourquoi Alexis et Léon furent-ils élevés dans la belle demeure de cette famille - à Chaumont-Gistoux, en Brabant wallon, là où l'on imagine Moulinsart, entourée des soins attentifs de la comtesse? Mystère. On a glosé là-dessus, et Hergé a laissé broder, ne dissipant jamais la nébulosité. Des grimpeurs d'arbres (généalogiques) n'iront-ils pas jusqu'à murmurer qu'Hergé avait du sang (très) bleu dans les veines? Et patati et patata: on ne prête qu'aux riches, cancans et légendes compris. N'empêche! Des hergélogues non farfelus échafauderont des hypothèses sur les racines familiales de l'auteur du «Sceptre d'Ottokar», notamment le psychanalyste Serge Tisseron dans son «Tintin et le secret d'Hergé» qu'édita Hors-Collection en 1993. Et dans la vingt-sixième livraison du bulletin des «Amis d'Hergé», en décembre 1997, Hervé Springael publia une étude intitulée «Le grand-père de Hergé». Un élément semble indiscutable: avoir eu pour père et pour oncle des frères jumeaux a dû influencer Hergé dans la création des Dupont et Dupond... Nous en resterons là: cet article, de circonstance, n'entend que survoler la vie d'Hergé, non en proposer une millième lecture de l'oeuvre. D'ailleurs, il y a autant de lectures d'Hergé (ou de «Tintin») qu'Hergé (ou «Tintin») a de lecteurs.

Quand Georges vient au monde, son père a 24 ans et sa mère, Elisabeth Dufour, 25. En 1913, ils lui donneront un petit frère, Paul. «Mon enfance me paraît très grise», confiera l'artiste dans une conversation avec Benoît Peeters, reprise dans l'édition définitive du «Monde d'Hergé» en 1990, chez Casterman. Quelques années auparavant, il avouait à Numa Sadoul (cf. l'édition définitive de «Tintin et moi, entretiens avec Hergé», publiée chez Casterman en 2000 et rééditée chez Champs/Flammarion en janvier 2003) : «Mon enfance, mon adolescence, le scoutisme, le service militaire, tout était gris. Une enfance ni gaie, ni triste, mais plutôt morne.» Lorsqu'on lit le mot «gris», comment ne pas penser à l'autre Belge le plus lu dans le monde, le non moins génial Georges Simenon, qui vient d'inspirer un essai à Jean-Baptiste Baronian, «Simenon ou le roman gris» ? Curieux, ce gris de jeunesse chez Hergé, alors que rien n'est plus coloré que l'univers des albums de Tintin...

Où naît Georges, exactement? Au 25 de la rue Cranz. Rue qui sera rebaptisée Philippe Baucq (et de 25, le numéro deviendra 33); Baucq, du nom d'un architecte bruxellois, fusillé en 1915, à 35 ans, par l'occupant allemand pour espionnage. Il avait été élève de l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, rue du Midi, celle-là même où Tchang, futur personnage du «Lotus Bleu» et de «Tintin au Tibet», suivra les cours au début des années 30 (Tchang Tchong-jen, né à Shanghai le 15 septembre 1907 - la même année que Hergé - mort en 1998, en l'honneur duquel paraîtra, le 17 mars, aux éditions Moulinsart, une monographie écrite par sa fille, Tchang Yifei - qui vit à Bruxelles - et l'historien et orientaliste Jean-Michel Coblence).

Dans un entretien fleuve accordé à notre rédaction (qui en avait fait son «Invité du mois» : cf. «La Libre Belgique» du mardi 30 décembre 1975), Hergé se souvenait de son enfance à Bruxelles, «à vol d'oiseau à dix minutes de cheval du Berlaimont, place de Theux. Mon père était employé dans une maison de confection de vêtements pour enfants et à ce titre, il vous esquissait un costume marin en deux temps trois mouvements.» Relisant ça, nous ne pouvons nous empêcher de songer que le Centre belge de la bande dessinée - inauguré en octobre 1989 par Baudouin et Fabiola -, rue des Sables, a pour écrin l'ancien grand magasin de... vêtements construit en 1902-1903 par l'architecte Victor Horta, l'un des monstres sacrés de l'Art Nouveau, pour le marchand de textiles Charles Waucquez. Centre dont le premier président sera Bob De Moor qui, pendant trente ans, fut le bras droit d'Hergé.

Son apprentissage? Scout, neutre d'abord, puis catholique au collège Saint-Boniface, à Ixelles (après avoir fréquenté l'école communale n°3), de 11 à 18 ans. Excellent élève au demeurant, sauf en... dessin, lui qui pourtant, déjà, met en page des histoires avec des bonshommes, aventures qu'il développe à l'horizontale, ce qui n'était alors pas courant. Du scoutisme, Hergé dira que ce fut pour lui «un écolage extrêmement important, extrêmement intéressant.» C'est d'ailleurs avec des récits d'émules de Baden-Powell qu'il débutera dans les histoires en images (on ne parlait pas de «bandes dessinées» à l'époque), publiant dès 1926, dans «Le Boy-Scout belge»,» Les aventures de Totor, C.P. des Hannetons» qu'il signera Hergé (phonétiquement, les initiales de Remi Georges, ses nom et prénom). Totor qui, bien entendu, préfigure Tintin. De Tintin, le graphisme - qui symbolisera bientôt la fameuse ligne claire - doit naturellement beaucoup à Benjamin Rabier (celui des «Fables» de La Fontaine, illustrations qu'Hergé découvrit à 12-13 ans, surtout «Le corbeau et le renard»); Rabier, le créateur de l'image universellement célèbre de la Vache Qui Rit; Rabier (1869-1939) dont un texte d'Hergé fut repris en tant que préface à la réédition desdites «Fables», chez Tallandier en 1995; y parlant de la lisibilité des dessins de Rabier, Hergé reconnaît qu'elle est celle qu'il n'aura cessé de rechercher lui-même. Au fait, qui se souvient encore qu'en 1891, Rabier publia un album qui s'appelait... «Tintin lutin» ? Influence, aussi, des «Zig et Puce» d'Alain Saint-Ogan, auteur capital à qui Hergé rendit visite en 1931.

Pour montrer de quelle popularité intercontinentale bénéficiaient les héros de Saint-Ogan, rappelons que le pingouin Alfred (qui est à Zig et Puce ce qu'est Milou à Tintin) était la mascotte que Charles Lindbergh avait emportée à bord du «Spirit of Saint Louis» pour la première traversée aérienne sans escale de l'Atlantique en mai 1927, exploit légendaire qui marqua davantage les esprits que le premier pas de l'homme sur la Lune, 42 ans plus tard. Mais il est vrai que, sur la Lune, grâce à Hergé, Tintin avait déjà marché dès l'aube des années 50. Avec Armstrong, nous n'eûmes plus qu'un goût de déjà vu.

Sa formation artistique? Ses parents le laissent s'inscrire à Saint-Luc en 1926, parce que le démon du dessin tenaille Georges. L'expérience n'aura que la brièveté de l'éclair, parce qu'on n'autorise pas le jeune homme à faire du modèle vivant «car le modèle vivant, c'est le nu» et, comme il le précisera à Numa Sadoul, «pour les catholiques bien-pensants de Saint-Luc, autant dire Satan, Belzébuth et compagnie.» Et Pierre Assouline d'en conclure, dans son incontournable «Hergé» paru chez Plon en 1996 (et en version revue et corrigée chez Folio/Gallimard en 1998) : «En tout et pour tout, cet autodidacte de génie n'aura passé qu'une soirée à subir un enseignement académique.»

La suite, tant de fois racontée ces vingt dernières années, est presque déjà de l'histoire, ou de la... légende, puisqu'on a écrit (ou filmé: cf. «Moi, Tintin», l'excellent long métrage documentaire de Gérard Valet et Henri Roanne, dans les années 70) et publié un himalaya d'études et de thèses sur Hergé depuis «Le Monde de Tintin», de Pol Vandromme, qu'édita Gallimard en 1959 et que réédita La Table Ronde en 1994 dans «La Petite Vermillon»; Gallimard, chez qui on verrait volontiers paraître un «Hergé» dans la merveilleuse collection de poche «Découvertes» où, il y a trois semaines, parut le «Simenon. Une vie» de Michel Lemoine.

Survolons-la donc au grand galop, cette vie très banale en apparence, qui n'est en rien comparable à la prodigieuse popularité de Tintin depuis bientôt trois quarts de siècle.

En 1925, à 18 ans, Georges Remi entre au «XXe Siècle», un quotidien qui tire à dix mille. Il y est employé au service des abonnements. Un poste qu'il retrouve en 27, après ses deux ans de service militaire chez les Chasseurs à pied. Le directeur, l'abbé Wallez, qui a le coeur très à droite, lui offre de nouvelles activités: photographe, aide-photograveur, dessinateur. Et surtout, à partir de novembre 28, lui confie la responsabilité d'un supplément pour enfants, «Le Petit Vingtième». C'est là - date désormais mythique dans les annales du Neuvième art - que le héros apparaît, le 10 janvier 1929, avec la première planche de «Tintin au Pays des Soviets», inspiré par la lecture d'un ouvrage hyper-antibolchevik, «Moscou sans voiles», dû à Joseph Douillet, ancien consul de Belgique en Russie. Le succès sera instantané. On organise, à la gare du Nord à Bruxelles, un retour triomphal (de Russie) d'un Tintin en chair et en os. L'aventure - l'Aventure - commence. En quelques années, par le bouche à oreille, «Tintin au Congo», «Tintin en Amérique» et autres «Lotus Bleu» vont conquérir un immense public d'enfants belges. Entre-temps, Hergé s'est marié, épousant la secrétaire de l'abbé, Germaine Kieckens, en juillet 32.

Eclate la Guerre. Qui sera le temps des mauvais choix puisque Hergé publie les aventures de Tintin dans «Le Soir» (volé), sous contrôle de l'occupant, responsable des pages du «Soir Jeunesse» avec le peintre et scénariste Jacques Van Melkebeke (qui sera si lié aux Blake et Mortimer du grand Edgar Pierre Jacobs.) A Hergé, sera reproché, jusqu'à aujourd'hui, d'avoir publié alors «L'Etoile mystérieuse», jugée antisémite. Mais ce sont aussi les années des chefs-d'oeuvre, du «Secret de la Licorne», du «Trésor de Rackham-le-Rouge», des «Sept Boules de Cristal» et du «Temple du Soleil». A la Libération, Hergé sera inquiété. Emprisonné quelques heures. Pour les uns, il n'est qu'un incivique; pour les autres, il aura permis, durant les années noires, à d'innombrables enfants, de continuer à rêver, à s'amuser, grâce à Tintin. En septembre 1946, par les soins de l'éditeur Raymond Leblanc, qui a participé à la Résistance et est donc au-dessus de tout soupçon, est lancé le journal «Tintin», qui publie Hergé, Edgar Pierre Jacobs, Jacques Laudy et Paul Cuvelier. Avec Van Melkebeke comme rédacteur en chef fantôme, invisible. Succès foudroyant pour journal génial. De Hergé, les albums se succéderont jusqu'en 1976, jusqu'à «Tintin et les Picaros». Années pendant lesquelles Hergé aura traversé des orages. Sa séparation avec son épouse le déchire. Il s'est épris d'une jeune et très belle employée de son Studio, Fanny Vlamynck, qui entre dans son coeur en 1956, mais ils ne se marieront qu'en mai 1977. Hergé, qui restera en dehors de toute vie officielle, jouit sur le tard d'une renommée universelle. Traduits en dizaines de langues, ses albums se vendent par millions d'exemplaires, et le cinéma s'en empare, sans bonheur. Aujourd'hui, Steven Spielberg semble très accro. Dans peu d'années, s'ouvrira un musée Hergé à Louvain-la-Neuve. Et ce lundi, d'anonymes mains reconnaissantes déposeront des fleurs sur sa tombe, au Dieweg d'Uccle où il repose. Tandis que tant d'entre nous songeront au créateur de Tintin et Milou, de Jo et Zette, de Quick et Flupke, de Popol et Virginie, et lui murmureront merci. Merci sincère, adressé à un artiste phénoménal, dont l'oeuvre - inusable à la relecture - est unique en son genre, elle qui continue de nourrir et d'enchanter l'imaginaire de millions d'enfants de 7 à 77 ans (et au-delà) dans le monde. Pour qualifier ce bon génie n'est qu'un mot: bienfaiteur.

© La Libre Belgique 2003

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