Isabel Allende, la chef de clan

Camille de Marcilly Publié le - Mis à jour le

Livres

Chaque année, elle commence à écrire un nouveau roman le 8 janvier. Souvent, la veille, Isabel Allende erre comme une âme en peine à la recherche d’une histoire et c’est ce qui s’est passé pour "La somme des jours". Encouragée par ses agents et certains membres de sa famille - d’autres ont donné leur consentement à la parution du livre à contrecœur -, elle prit la plume et s’adressa à sa fille décédée d’une maladie à l’âge de 28 ans, Paula, pour lui raconter la vie de la famille depuis sa disparition en 1992. Au fil des pages se dessine sa vie, sa personnalité forte, ses doutes, ses passions, mais aussi ceux de sa famille, marquée par les aléas de la vie. Il y a d’abord son mari, Willie, qu’elle a rencontré lors d’une séance de dédicaces en librairie et avec qui elle s’est installée en Californie, près de San Francisco. Il y a aussi son fils, Nicolas, qu’elle a convaincu de les rejoindre et qui décide de faire venir aux Etats-Unis Celia, sa fiancée. En cinq ans, ils ont trois enfants. De passage dans la demeure californienne, l’un des fils de Willie présente sa fiancée Sally à la tribu. Un "drame" ne tarde pas à advenir : Célia et Sally tombent amoureuses, provoquant départs, divorces, déchirures. A cette vie de famille mouvementée s’ajoutent l’assistant chinois d’Isabel Allende qui décide d’aller chercher une épouse en Chine, Tabra, l’amie créatrice de bijoux, Sabrina, l’enfant prématurée de la fille toxicomane de Willie élevée par un couple de lesbiennes bouddhistes, mais aussi Ernesto, le mari de la fille défunte de l’écrivaine qui rejoindra lui aussi la tribu californienne avec une nouvelle femme, Giulia.

Dans cette ronde infinie et en mouvement des parents, enfants et petits-enfants, Isabel Allende apparaît en véritable chef de clan qui tente, souvent avec succès, de rassembler sa "tribu" auprès d’elle. Ce mode de vie "à la chilienne" mêlant Latinos et Américains, la femme forte tente de le faire respecter et de démontrer les bienfaits de la famille unie - avec ou sans liens de sang. Amours, disputes, mariages, divorces, naissances, deuils rythment ces mémoires qui se lisent comme un roman, telle une grande fresque familiale. D’une écriture fluide et déliée, elle rend hommage aux femmes, piliers du clan, et dresse de magnifiques portraits d’elles. Si les relations humaines constituent le sujet principal de "La somme des jours", Isabel Allende signe aussi une ode à son "clan", sa "tribu" à qui elle donne tout, et parfois trop jusqu’à imposer sa présence hégémonique.

Déclaration d’amour aux siens, ces mémoires sont aussi l’occasion pour l’écrivaine de dévoiler sa manière de créer et de faire un bilan, à 70 ans, de sa vie d’écriture. Si ses détracteurs ne manquent pas de définir sa littérature de "populaire" et pleine de bons sentiments, les chiffres prouvent que des millions de lecteurs la suivent : plus de 57 millions d’exemplaires de ses 19 romans se sont vendus dans le monde entier, traduits dans 35 langues. Les prix internationaux - elle en a reçu une cinquantaine - continuent à pleuvoir. Succédant à Paulo Coelho et J.K. Rowling, Isabel Allende vient d’être récompensée du prix Andersen "pour ses qualités de narratrice magique et son don pour ensorceler son public". Elle recevra ce prix doté de 500000 couronnes (67260 euros) le 30 septembre à Odense, la ville natale du conteur danois.

Ecrire "La somme des jours" a été une "expérience étrange" pour Isabel Allende qui, cette fois, ne devait pas se laisser emporter par la fiction mais "se rapprocher de la vérité". "Me lancer dans un autre livre est aussi grave que tomber amoureuse, c’est une folle passion qui exige que l’on s’y consacre avec fanatisme. Avec chacun, je me demande si j’aurai assez de forces pour l’écrire et si pareil projet en vaut la peine". Nul doute que ses lecteurs attendent avec impatience de savoir si elle aura respecté son rituel du 8 janvier cette année.

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