"Je n’aime pas le vélo"

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

"Anquetil tout seul " de Paul Fournel est non seulement un délicieux livre mais aussi le récit idéal à lire en ce début juillet quand les télés et les radios sont remplies du Tour de France. Il réconciliera les amoureux du vélo avec ses détracteurs. Il réunira sur son nom les sportifs et les littéraires car Paul Fournel, membre de l’Oulipo, est un sprinter des mots et un grand grimpeur des métaphores. Son sujet est Anquetil, le champion français, vainqueur de cinq Tours de France, son idole d’enfance, quand son père l’emmenait gravir les cols où leur champion avait sévi. Anquetil reste son dieu, mais il a vite compris qu’il avait un côté sombre et, dans ce livre, c’est tout le monde du cyclisme qui apparaît avec sa gloire, ses dopants, ses défis inhumains.

Le cyclisme est un sport de fous où on demande de rouler à des vitesses démentielles pendant des heures ou de grimper des murs pour souvent régler la course en un sprint de quelques secondes. On a bien montré qu’il faut des adjuvants pour résister. Mais la multiplication des cas de dopage n’a pas altéré la fascination du public pour ceux qu’Albert Londres, en 1924, appelait déjà "les forçats de la route".

Anquetil avait avoué qu’il n’aimait pas le vélo, mais que c’était le vélo qui l’avait choisi. Le cyclisme n’était pas son sport. "Anquetil était d’une pâleur de cadavre, les yeux perdus dans un monde secret qui n’était pas celui du vélo, puisant des forces dans un lieu illisible, dans un puits de mystère", écrit Paul Fournel.

Anquetil, élégant, soucieux de son look, au profil d’aigle, tranchait sur ses adversaires : Bahamontes, "l’aigle de Tolède", Rik Van Looy, "l’empereur d’Herentals", le sprinter André Darrigade, dit "Dédé", et, bien sûr, "Poupou", Poulidor, son alter ego, son double toujours second alors qu’Anquetil gagnait mais Poulidor, lui, gagnait les cœurs du public.

Anquetil était un homme seul, aidé par sa jolie Janine qui conduisait de grosses américaines la nuit sur les routes de France quand il s’agissait d’enchaîner les critériums si lucratifs. Manipulateur, Anquetil fut aussi manipulé par ses entraîneurs dont l’un lui mentit un jour dans le Grand prix des nations sur ses temps de passage pour qu’il aille plus vite encore. Raphaël Geminiani le força à enchaîner un Dauphiné libéré (à étapes) et, dans la même nuit, un Bordeaux-Paris de 600 km dont la moitié à plus de 50 km/h derrière un derny. Tout cela sans dormir. De toute manière, "les nuits sont interminables, l’effet des pilules et des piqûres stimulantes ne se dissipe pas, le cœur cogne et la nuit s’étire". Même son habitude des huîtres le matin n’arrange pas les choses. Son seul secret : "je fonce du début à la fin, je suis une machine, un robot en fuite".

Anquetil l’a reconnu, il se dopait sans cesse. Ses fesses étaient devenues des écumoires à force d’avoir été piquées. Sa fille a raconté qu’il dopait même ses poissons rouges. Il marchait aussi à l’argent, avait une réputation de caisse enregistreuse. Il lui en fallait aussi pour acheter des concurrents. Il marchait aussi à la douleur, à l’exploit, à l’ambition, à la revanche sociale.

Ce "sultan" finit sa vie dans un château et par une curieuse saga. Il fut un temps bigame, partageant son lit entre Janine et la fille de celle-ci qui lui donna une fille. Il mourut jeune, trop jeune.

Anquetil tout seul Paul Fournel Le Seuil 148 pp., env. : 16 €

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