L’insoutenable vérité de l’inceste

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

Le nouveau roman de Christine Angot, "Une semaine de vacances", est, au sens propre, sidérant. Il coupe le souffle, il rend malade, le lecteur est plaqué contre le mur. On comprend bien que certains arrêtent après quelques pages, frappés par la crudité des situations et avec une envie de vomir. Ils seront encouragés par tous les procureurs bien-pensants qui se lèvent dès que Christine Angot sort un livre et lui intentent un procès en sorcellerie, l’accusant d’exhibitionnisme et de provocation.

Pourtant, ce court récit est important, et nécessaire. Il démontre, pour plagier la phrase célèbre de Robert Filliou, que "la littérature est ce qui peut rendre la vie plus intéressante que la littérature". Les mots d’Angot disent ce que les mots, en général, cachent. La littérature, ici, dévoile ce que le langage souvent édulcore. Par ce paradoxe, Angot sert la cause de la littérature. Les mots, dans son roman, ne sont plus là pour soigner, contextualiser, comprendre, mais uniquement pour montrer la vie dans ses aspects les plus crus et les plus cruels.

Mais reprenons. Dans ce roman, jamais Angot ne situe l’histoire, mais on la connaît car elle l’avait déjà racontée en 1999 dans son livre "L’Inceste". Quand elle a 13 ans, elle retrouva son père, traducteur au Conseil de l’Europe et qui avait quitté le foyer familial avant sa naissance. Il la séduit, et elle, encore une enfant, l’admire et en tombe amoureuse. Ces relations incestueuses dureront jusqu’à ses 16 ans, chaque fois qu’elle passe "une semaine de vacances" avec lui.

Dans ce roman, ce contexte n’est dit que par hasard. Ce n’est qu’au milieu du livre qu’il lui demande : "Dis : c’est bon papa" et qu’on comprend, horrifié, que c’est d’un inceste qu’il s’agit. Et quand on lit que, cette année-là, le Goncourt alla à Emile Ajar, on calcule que Christine Angot avait alors 16 ans.

Le récit est à la troisième personne. Il n’y a pas de "je", cette fois, chez Angot. Un texte clinique, au scalpel. Il commence directement dans l’abject, nous plonge sans transition dans le cœur de l’inceste : "Il est assis sur la lunette de bois blanc des toilettes, la porte est restée entrouverte, il bande". Ensuite, les scènes se suivent, sans aucun répit, sans jamais nous permettre de souffler, sans paroles apaisantes, sans explications. Comme un long cri, comme une note jouée jusqu’à l’extinction du souffle.

Si les scènes sexuelles se succèdent (fellation, sodomie, 69, il accepte juste de ne pas la déflorer), jamais le roman n’est érotique, jamais il n’est question de plaisir, ni chez elle, ni chez le lecteur. Il n’y a que celui égoïste de l’homme, riche, cultivé, arrogant, qui utilise sa fille comme un jouet sexuel. Il abuse non seulement de son corps mais, surtout, de sa faiblesse d’enfant. Il lui dicte son bon plaisir, et elle accepte sans révolte. Il la domine en tout, y compris sur le plan intellectuel, corrigeant ses mots et sa culture. Elle n’est rien pour lui. Jamais, on n’entend sa voix à elle. Quand, à la fin du récit, elle manifeste pour la première fois un petit souhait (lui raconter un rêve), il la jette comme un kleenex.

"Une semaine de vacances" est une description anthropologique de cette domination totale, de ce crime - l’inceste en est. Angot explique qu’elle a voulu "écrire comment quelqu’un qui est en train d’être tué se sent. On est dans une absorption par le néant".

On attend un geste de tendresse du père qui jamais ne vient. Elle est déjà morte. Et le plus insupportable est que cette longue semaine de sexe perpétuel avec un père priapique et criminel se passe sans violence, sans cris, dans une horrible douceur.

"Une semaine de vacances" n’est pas un texte pornographique même s’il en a l’apparence. C’est le contraire. Dans la pornographie, la femme est ramenée à l’état d’objet pour le lecteur aussi. Ici, le lecteur assiste à l’indicible, il voit le père qui, lui, considère sa fille comme un objet. Mais le lecteur sait qu’elle est un sujet, cassé, tué, et jamais il ne peut perdre ça de vue. Cela tue tout plaisir ambigu, il ne reste que la sidération.

Pour ce court roman, Christine Angot a choisi une écriture sèche, précise. Un texte qui rappelle certains écrits de Marguerite Duras. On peut le rapprocher de "La douleur" quand Duras, en 1945, attend, à l’hôtel Lutetia, le retour de son mari des camps de la mort. Là aussi, les mots étaient implacables, secs, disaient le mal, la souffrance, la mort, sans jamais "psychologiser". Angot choisit aussi la littérature pour tenter de clarifier ce qui lui est arrivé. L’usage des mots, dans son cas, est d’autant plus crucial que son père abuseur voulait aussi dominer ses mots à elle. Il était un esthète du langage posé, expliquant longuement à sa fille comment prononcer le "w" en français ou les charmes de la langue allemande. Lui, le pornographe, ne supportait pas, disait-il, la moindre vulgarité dans les mots. Pour lui, le mot est un monde idéal loin de la monstruosité de ses appétits sexuels et dominateurs.

On a le droit de rejeter ce texte, de ne pas vouloir le lire. On le comprend d’autant mieux qu’on peut en sortir malade, quasi au sens propre. Mais il faut laisser à Angot son ambition de nous montrer ce qu’est vraiment l’inceste. Dans une interview à "Libération", elle dit : "la dimension sexuelle de l’inceste n’était pas sue, les gens ne réalisaient pas. Ils ne savent pas, parce que c’est trop compliqué à savoir. C’est juste une info, c’est rien, ça n’existe pas. Ils ne voient pas ce que ça veut dire". Ou alors ils cachent les faits sous des explications sociologiques ou psychologiques. Avec ce livre, ils sauront.

Une semaine de vacances Christine Angot Flammarion 137 pp., env. 14 €

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