La Bretagne de Yann Queffélec

Entretien de Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

Livres

Bien que né à Paris en 1949, Yann Queffélec est Breton jusqu’à la moelle, par ses origines familiales d’abord. En témoigne son "Dictionnaire amoureux de la Bretagne", voyage dans une contrée célébrée sans réserve à travers souvenirs et révoltes. Un texte singulier qui égrène ports, rivages, villes, îles, spécialités culinaires, saints, histoire et grands hommes, qu’il n’a voulu ni solennel ni didactique, mais au plus près de ses émotions d’enfant.


C’est un dictionnaire, de A à Z (même si le X vous cause des soucis), alors que vous livrez un texte romanesque et autobiographique. Parce que le dictionnaire était trop formel pour un sujet qui vous est si intime ?
 

J’avais envie de montrer qu’on pouvait faire autre chose à l’intérieur de cette belle coquille du "Dictionnaire amoureux", idée libre mais très arrêtée. J’ai raconté mon amour de la Bretagne de manière continue, fluide et, par la suite, j’ai créé artificiellement dans cette arche narrative le découpage A, B, C… La difficulté a été de trouver la manière simple et romanesque d’écrire ce livre. Je voulais qu’il débute par une phrase qui entraînerait la suite sans difficulté, sans suée de la part de l’écrivain. Souvent, avec les "Dictionnaires amoureux", on voit qu’il y a des recherches, de l’effort, de la documentation. Je voulais au contraire une formule qui donne l’impression d’une grande légèreté, sans négliger la dimension du sujet puisque je livre une vision panoramique de la Bretagne.  

"Non, je ne pourrais pas dire tout ce que j’ai sur le cœur, et le tri subjectif se fera par nécessité du choix, non par désamour ou préférence."  

Je ne me souviens pas avoir écrit cette phrase, mais c’est tout à fait cela. Je me disais : de quel droit vais-je aborder tel sujet ? Je voulais quelque chose de naturel. Alors, j’ai commencé avec cette maison qui a appartenu aux Queffélec et aux Penau autrefois, aujourd’hui vendue. Je me suis dit que c’était bien de partir d’un chagrin d’amour, de cette maison qui habite en moi désormais.  

"Il n’y a pas de termes exacts pour figurer ses doutes, son amour, son espoir, pas de notes bleues ni de silence idéal à quoi raccorder sa voix sur la page."  

Les mots ne sont jamais dérisoires. Ils sont quelquefois, fort heureusement, en phase parfaite avec l’émotion. Il faut accepter qu’un souvenir soit inachevé ou faux. Parfois, je m’embarque dans un souvenir et aboutis à une voix sans issue. Il m’est arrivé d’imaginer la suite. J’ai joué à la fois au romancier et au mémorialiste.  

"Je ne comprendrai jamais qu’un pays féru du droit des autres, soi-disant né pour faire entendre au monde une parole de fraternité, partagée selon les us et coutumes de chacun, ait pu dire à la Bretagne : motus et bouche cousue."  

Je ne comprends toujours pas, d’ailleurs, c’est incompréhensible. Le pire châtiment qu’on puisse infliger à une civilisation, quand on se prend pour le vainqueur, c’est de la priver de sa langue maternelle. C’est ce qui est arrivé à la Bretagne au XIXe siècle. Et les Bretons ont fini par feindre de l’accepter, parce que leurs enfants avaient besoin de se mêler aux enfants du pays. Ils auraient été aussi pauvres que leurs aînés s’ils s’étaient obstinés à parler breton, s’exposant à toutes les humiliations. Aujourd’hui, grâce aux écoles Diwan, on se rend compte que le breton n’a pas disparu. On le parle à nouveau, sans avoir l’intention de remplacer le français. Il est une sorte de code de reconnaissance, de résistance, voulu par la jeunesse bretonne.  

"Chez tous les auteurs bretons - dont l’impossible Céline -, j’ai ressenti cette attention nécessaire à la douleur d’autrui, cette fraternité d’exilé."  

Ils ont toujours été conscients d’être des écrivains travaillés par la question de l’Ouest. Ils étaient de grands auteurs à portée universelle et gardant leur ancrage. La littérature française ne reconnaît pas suffisamment ce qu’elle doit à la Bretagne. Et, je dis "hélas" pour ses idées dans les temps sombres de l’occupation en France, Céline a quand même écrit entre les deux guerres ce "Voyage au bout de la nuit" qui a révolutionné la manière d’écrire un roman à l’échelle du monde entier. Ce qui d’ailleurs ne fait pas de lui le plus grand auteur du XXe siècle car il a été incapable de concevoir des personnages.  

Brestois, Robbe-Grillet a, lui aussi, d’une certaine manière révolutionné le roman…  

Exactement. Je ne me suis jamais dit cela comme ça. Il a mis fin à une manière de concevoir la littérature avec le Nouveau Roman. A Nice, sur une chaise longue en regardant la Méditerranée, il m’a raconté que voir la bombe atomique, voir Brest dévastée par les bombardements, les incendies, a signifié pour lui que l’homme s’était trompé sur l’homme sur toute la ligne. Sa représentation glorificatrice dans l’art était dès lors une aberration, il fallait réécrire des livres, en opposition totale avec ce qui s’était fait jusque-là. Ce qu’il a fait avec génie.  

Vue de Paris, la Bretagne, c’est beaucoup de clichés…  

Le mauvais temps, l’austérité, la moquerie, le plouc, Bécassine… J’ai rappelé les clichés parce qu’ils font partie du jeu, même s’il faut les combattre. Surtout, j’ai retracé l’histoire de la Bretagne, pour montrer qu’elle a été une nation très importante en Europe, la plus longue dans le temps, de 500 à 1532 et l’annexion par le royaume des Francs. Il faut connaître cette histoire pour comprendre la Bretagne et l’aimer, comme dirait Hervé Bazin.  

"[…]  chaque année, l’équivalent de tout un Amoco Cadiz atterrit sur les champs bretons. Quel tribunal s’en émeut ? Quelles Affaires maritimes arraisonnent M. Poubelle ou M. Porc ? Quelle Europe crie : Haro ?"  

C’est typique du Breton, qui est courageux, a résisté aux intempéries, aux aléas de l’histoire, a l’habitude d’en baver et de se retrousser les manches sans se plaindre. Mais il y a quand même des choses sur lesquelles il ne transige pas : il s’est battu contre l’installation de la centrale nucléaire de Plogoff, à la Pointe du Raz. Il faut vraiment qu’on en arrive à beaucoup pour qu’il montre les dents. En revanche, s’agissant des marées noires, quand cela arrive en Bretagne, on dit que les gens là-bas sont habitués à se battre avec les éléments, que ce n’est qu’un combat de plus pour eux. On dit la même chose du deuil de la mer : c’est romantique pour le pêcheur de mourir en mer. Ce qui est absurde. J’ai voulu le dénoncer, d’autant que la moindre inondation dans le Sud de la France fait les grands titres. Dès que c’est en Bretagne, c’est moins grave.  

"J’aime le vent, langage d’un monde auquel on a coupé la langue."  

J’ai vécu dans une maison où on croyait être à bord d’un bateau parce qu’elle était au bord de la mer, très exposée à la rafale. J’avais une chambre au grenier, le vent me réveillait souvent, j’avais l’impression qu’il venait se mélanger à mes rêves, qu’il avait des histoires à raconter. C’est un grand baratineur, le vent. Je suis devenu écrivain grâce à lui.


(Yann Queffélec, "Dictionnaire amoureux de la Bretagne", Plon, 785 pp., env. 25 €.)

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