La lumière dans les ténèbres des camps

Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Livres

Tout comme il était difficile pour les croyants de professer leur foi dans les camps, les franc-maçons ne pouvaient pas davantage se réunir pour mener leurs travaux de réflexion philosophique sur la destinée de l'humanité.

Mais il y eut une exception. Belge de surcroît! En 1943, un groupe de sept maçons créa un nouvel atelier dans l'enceinte même du camp d'Esterwegen, dans l'Elmsland, au nord-ouest de l'Allemagne. La démarche fut d'autant moins banale qu'elle avait vu le jour dans ce camp regroupant des prisonniers politiques NN (Nacht und Nebel, Nuit et brouillard) grâce à l'appui de prêtres catholiques qui surveillaient l'environnement de la loge de fortune. Inversement, ils purent offrir la messe dominicale à ceux qui le souhaitaient.

Cet exemple exceptionnel d'authentique tolérance fraternelle n'était connu jusqu'ici que du monde maçonnique. Grâce soit rendue à Pierre Verhas qui a raconté sa genèse dans un petit livre émouvant.

Dans les camps, la misère était aussi morale et intellectuelle. A côté des privations et des exactions qui les diminuaient physiquement, tout était mis en oeuvre pour que les détenus craquent sur le plan mental. Mais nombre d'entre eux tenaient absolument à garder leur dignité, unique bien qui leur restait encore.

COMMUNAUTÉ D'ESPRIT

Dans ce contexte, la baraque 6 d'Esterwegen fut un laboratoire philosophico-religieux tout en étant un microcosme de la société belge. Il y avait là des magistrats, des fonctionnaires, des journalistes, des ingénieurs, des militants d'extrême gauche, des prêtres. Ces derniers avaient pris l'habitude de se réunir le dimanche matin au centre de la baraque pour dire la messe. Une célébration sans communion mais qui permettait de ne pas perdre courage.

Evidemment, il y avait toujours le danger de se faire repérer par les gardiens et il fut donc demandé aux laïques de surveiller les abords.

L'abbé Froidure qui connut l'enfer du camp souligna cette proximité: «L'esprit de compréhension et de tolérance des non-pratiquants permet que la messe soit récitée à haute voix et en partie chantée...» La plupart des «surveillants» des messes clandestines étaient des franc-maçons dont certains appartenaient à la même loge ou au même réseau de résistants. Ils profitèrent de ces moments privilégiés pour approfondir leurs réflexions. Et pour fonder un atelier. Dans ce lieu où régnaient les ténèbres, il fallait que la lumière l'emporte, selon l'expression du prologue de l'Evangile de Jean. Le fondateur de l'atelier fut Luc Somerhausen. Journaliste et rédacteur au «Compte-rendu analytique du Sénat», cet agent de renseignement occupait un rôle important au Grand Orient de Belgique. Il fallut rédiger des statuts et trouver un nom pour l'atelier. «Liberté chérie» fut retenu. Par référence à «La Marseillaise» mais aussi à «La Muette de Portici», l'opéra d'Auber qui déclencha la révolution belge de 1830. Mais elle figurait surtout en bonne place dans le «Chant des marais», créé en 1933 dans le camp nazi de Borgermoor. Face à l'intolérance nazie, il y avait une réelle communauté d'esprit entre maçons et croyants. Avec, de part et d'autre, des hommes exceptionnels. Côté Loge outre Somerhausen, il y avait notamment le magistrat Paul Hanson. Un juge de paix devenu le symbole de la résistance de Thémis: il avait bravé l'occupant et ceux qui étaient à son service. A l'exception de Luc Somerhausen et de Fernand Erauw, le seul à être initié dans «Liberté chérie», tous les autres «frères» perdirent la vie avant la Libération...

Jusqu'à sa mort, Fernand Erauw plaida pour que l'on traque sans relâche «toutes les formes d'oppression, toutes les formes de négation de l'être humain, toutes les lâchetés, tous les fascismes, tous les totalitarismes...»

© La Libre Belgique 2005

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