La recette de l’apfel strudel

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

Ce livre est un roman de paradoxes. Il est court et doux comme une soirée agréable, mais riche de réflexions profondes. Et son sujet apparent en cache bien d’autres. "J’écris toujours l’histoire d’à côté", écrit-elle, "jamais celle que j’avais prévue." "Je voulais écrire sur un homme exemplaire et voilà que je m’attache à un exemplaire d’homme."

"Au départ de ce livre - "Le remplaçant" - se trouve la demande d’un éditeur pour que j’écrive un livre sur mon héros favori. J’avais choisi le pédagogue polonais Janusz Korzack qui dirigea l’orphelinat du ghetto de Varsovie. Mais en réfléchissant à la vie de cet homme, un autre est apparu devant moi, avec de vagues ressemblances physiques et historiques." Il est devenu "le remplaçant", le héros malgré lui de ce beau livre si sensible. Il est BBB, Bouz, Boris, Baruch selon les interlocuteurs, celui qui a joué pour Agnès Desarthe le rôle du grand-père maternel. Son vrai nom était Jampolski, un nom qu’enfant elle comprenait comme "Jean-Paul skie". Le vrai père de sa mère fut tué à Auschwitz en 1942 et BBB prit alors cette place. Lui, il avait réussi à survivre. Il avait le don de la survie, "pour ne pas offrir aux Nazis une mort de plus", nous dit Agnès Desarthe. "Il était sorti vivant du ventre de la bête immonde, comme la grand-mère sortie du ventre du loup dans le Chaperon rouge", dit l’auteur de si nombreux livres jeunesse.

À travers ce personnage chaleureux, le roman parle de ce dont on ne peut pas parler : de l’absence, de la Shoah, des survivants. À travers le destin de Korzack qui choisit de s’occuper des enfants des autres plutôt que d’en avoir et celui de BBB qui joua le rôle de grand-père sans jamais avoir été père, elle aborde aussi finement la question de la paternité sans enfants, la plus gratuite, qui n’est entachée d’aucunes névroses parentales. Korzcak aurait pu fuir, mais il choisit d’accompagner les enfants à la mort, en les faisant chanter pour dire "en nous exterminant, c’est vous-mêmes que vous tuez".

Nous avons tous commencé par être des enfants, c’est ce que nous devrions le mieux connaître. Or, c’est le contraire, écrit Agnès Desarthe. Elle nous fait entrer dans ces rapports délicats du souvenir, de l’amour. Quand elle cherche à se souvenir de la recette de l’apfel strudel, elle pleure car c’était celle de sa grand-mère. Et l’émotion la submerge quand sa mère lui montre une assiette en étain, l’écuelle du prisonnier, que son grand-père avait réussi à envoyer du camp de Drancy pour son anniversaire. Il y avait gravé : "A Joujou, pour ses cinq ans". Ultime message d’amour depuis l’enfer. Larmes assurées.

Publicité clickBoxBanner