Le roman le plus étonnant de la rentrée

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

C’est le roman le plus déroutant de cette rentrée, la surprise de l’automne, le livre le plus branché et le plus geek. Mais il n’est pas pour autant le plus facile et le plus littéraire. Aurélien Bellanger, jeune philosophe et ex-libraire de 32 ans, a entrepris de raconter la révolution de l’information depuis la télématique et le Minitel jusqu’à Internet, les smartphones et le 2.0. Comment, en à peine plus de 25 ans, nos vies ont entièrement basculé dans un monde nouveau qui se rapproche de ce qu’on appelle la "singularité technologique", c’est-à-dire quand la machine prend le pas sur l’homme, comme la singularité cosmologique quand un trou noir absorbe tout ce qui passe près de lui.

L’écrivain raconte cette histoire bien réelle, en citant tous les acteurs, des Français avant tout : Thierry Breton, Jean-Marie Messier (l’ex-patron de Vivendi présenté ici comme un visionnaire farfelu), Alain Minc et même Sarkozy. Son fil conducteur est la vie et la carrière sensationnelle d’un jeune milliardaire du Net qu’il appelle Pascal Ertanger et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Xavier Niel, le trublion milliardaire des réseaux français (Free), l’ex-"plus jeune pornographe de France", le héros rebelle du Minitel, le futur maître des réseaux télématiques.

Comme Niel, Ertanger commence très jeune et comprend d’emblée la révolution du Minitel. En se lançant dans les messageries roses, il fait vite fortune qu’il investit en devenant le principal fournisseur d’accès Internet. Il continue à innover en vrai génie du marketing, avec des campagnes agressives contre France Telecom et les majors, grâce à la boîte de connexion offerte, le "triple play" (Internet, TV, téléphone) et les prix écrasés. Xavier Niel n’est jamais cité (sans doute pour éviter les procès), mais c’est bien lui qui est évoqué jusqu’à reprendre ses "errements" de jeunesse quand il investissait dans un sex-shop.

Aurélien Bellanger n’était connu jusqu’ici que par un essai sur Michel Houellebecq et il a repris, ici, un peu du style houellebecquien. À un certain moment, Pascal Ertanger ne suit plus le chemin de Xavier Niel. Son passé sulfureux revient à la surface et le force à vendre, pour 2 milliards d’euros, son entreprise appelée "Demon" (l’équivalent du "Free" de Niel) et il utilise alors sa fortune pour des projets visionnaires, borderlines, bientôt psychotiques, sur la "bio-informatique" ou les messages vers l’univers.

Du pur Houellebecq mêlé à des allusions, cette fois, à un autre héros de l’informatique française, Thierry Ehrmann, cité nommément d’ailleurs dans le roman et qui, lui aussi, après avoir fait fortune, s’est replié dans le Vaucluse, dans ce qu’il appelle "la demeure du chaos" et y crée des sculptures qu’il qualifie lui-même de borderline.

Ce roman sans pareil mêle ainsi réalité et fiction, description des révolutions informatiques successives et jeux de la finance et des start-ups. Pour rythmer les chapitres, l’auteur y ajoute des passages de philosophie sur les théories de l’information, surtout sur celles de Shannon, le fondateur de "la théorie de l’information". Il évoque des concepts aussi pointus que la machine de Turing qui est le squelette de l’ordinateur ou le nombre omega qui est la probabilité qu’un programme informatique finisse par s’arrêter.

L’écriture d’un tel roman demande, bien sûr, des connaissances multiples et très différentes. Elles écrasent un peu la partie proprement romancée de la vie et de la psychologie de Pascal Ertanger qui apparaissent comme sans guère de profondeur, irréelles, celles d’un génie sans famille ni amis, n’ayant jamais aimé qu’Emilie, une prostituée rencontrée dans un peep-show.

Ce roman passionnant prend parfois l’allure d’un article scientifique ou d’une thèse. Il est en définitive hybride avec parfois des pages qui passeront au-dessus de la tête du lecteur. Mais c’est sans doute l’objectif de l’auteur de raconter cette saga qui a changé nos vies et de montrer qu’elle est le fait de personnages introvertis, immatures, de gourous visionnaires qui nous semblent irréels et farfelus, mais qui ont touché notre quotidien de la manière la plus réelle.

À la fin du roman, un peu hallucinée, on évoque des câbles oubliés au fond des mers, le déplacement des icebergs, l’utilisation de l’ADN des abeilles, un piratage mondial de Facebook ou le placement d’informations au bord d’un trou noir. Folie, bien sûr, mais si on regarde comment le monde a changé depuis le Minitel, on serait prudent de ne jamais exclure la folie dans ce qui nous attend.

Et si c’était en fin de compte cela l’impact de ce curieux roman : raconter au plus près une histoire qui nous dépasse sans doute, mais qui nous atteint pour le meilleur ou pour le pire.

Aurélien Bellanger, "La théorie de l’information", Gallimard, 486 pp., env. : 22,50 euros. En librairie le 22 août.

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