Le roman le plus "présidentiel" de la rentrée

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

C’est le livre le plus attendu par le landerneau politique français. L’écrivain Laurent Binet raconte dans "Rien ne se passe comme prévu" la campagne présidentielle de François Hollande depuis le 20 juin 2011 jusqu’à la victoire du 6 mai. Laurent Binet est l’auteur de "HHhH", formidable premier roman sorti en 2010, sur l’attentat de Prague contre le bourreau nazi Heydrich. Interviewé par Valérie Trierweiler pour Paris-Match, il avait gardé le mail de la compagne d’Hollande et il l’a contactée pour refaire avec le candidat PS, l’exercice que Yasmina Reza avait fait avec Sarkozy.

Le résultat est passionnant, même s’il n’y a ni scoops, ni analyses politiques fouillées. C’est le récit d’un témoin sur le grand cirque de la politique.

Laurent Binet avait pris un risque en choisissant Hollande. Grasset l’avait dissuadé de se lancer dans cet exercice : "Ca va être emmerdant, lui disait-on, Hollande est terne, pas de charisme, trop lisse". Mais il a joué le jeu et fut invité à accompagner Hollande, partout, jusqu’à partager parfois sa voiture ou son avion. Il découvre ce monde avec des yeux neufs et décrit bien cette bande de politiciens qui tournent autour de leur champion. Laurent Binet est professeur de français, fils de communiste et a travaillé dans des milieux défavorisés. Il est de gauche. On voit, tout au long du livre qu’il n’aime pas Valls, mais n’aime guère non plus Martine Aubry et n’a pas une grande estime pour la nuée de journalistes qui, pense-t-il, s’arrangent pour avoir tous les mêmes opinions. Au départ, il n’est pas hollandiste. Il penche pour Mélenchon. Dans les premiers chapitres, il reprend les critiques connues. Le livre est truffé d’entretiens captés au fil de la campagne avec des proches de Hollande qui ne sont pas toujours tendres avec lui : "C’est le roi de la médaille en chocolat (les ralliés sont mieux traités que les fidèles)", " c’est le mec à l’hygiaphone, complètement désincarné", "à trop vouloir être sérieux, il va finir par être vraiment chiant", "Flanby, fraise des bois, le petit capitaine de pédalo". Valérie Trierweiler avoue que "personne ne peut dire qu’il connaît Hollande, pas même moi."

Mais au fil du récit, il se prend d’estime, voire d’amitié pour Hollande. C’est en partie le syndrome de Stockholm, c’est aussi le fait de côtoyer l’animal politique et de constater sa force, sa volonté et son talent. A la fin du récit, Laurent Binet raconte qu’il a pleuré à côté de François Hollande, en entendant à la télé, la victoire de son "favori". Et en le quittant, Hollande lui fait la bise. Comme prof, Binet est sensible à des mesures comme les 60000 enseignants de plus promis par le candidat. Comme prof de français, il analyse les discours (et le livre montre comment une campagne revient à faire sans cesse des discours, consciencieusement revus par Hollande). Il explique par exemple la force de l’anaphore, cette figure de style qui consiste à répéter, en la scandant, la même phrase (comme les douze scansions de "Moi, président de la République") qu’Hollande fit face à Sarkozy.

Comme homme, il aime ces "petites blagues" qu’affectionne Hollande, sa chaleur naturelle (tout le monde le tutoie). Mais au-delà du portrait d’un président, c’est d’abord celui d’une campagne. On voit vivre cette nuée d’hommes et de femmes au service d’un seul (même s’ils espèrent être ensuite récompensés). Ecrite par un écrivain, cette histoire est différente de celle des journalistes et analystes politiques. La politique devient humaine, presque petite, sensible, elle a de la chair. Tous ces hommes et femmes sont des sportifs de haut niveau qui doivent avoir une bonne santé, une imagination sans failles et savoir recevoir des coups. Laurent Binet raconte cette saga au fil des jours, jamais hagiographique, ni méchant, ni "people" (pas d’allusion à Ségolène). Il rapporte nombre de petites phrases lâchées pendant les phases de décompression où on rit et persifle pour rien. Même si détachées de leur contexte, elles pourraient surprendre (Hollande traitant, à la blague, Sarkozy de "salopard sympa"). La scène finale de l’entraînement d’Hollande devant son équipe, avant son débat avec Sarkozy est exemplaire de cette course qui vaut bien un décathlon olympique. Et Binet y ajoute ces "couacs" qui font le sel d’un récit : au moment du JT de 20h qui doit annoncer sa victoire, le poste d’Hollande ne s’allume pas

Laurent Binet, "Rien ne se passe comme prévu", Grasset, pp. 307, env. : 17 euros.

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