Le talent multiforme du génial Hergé

Francis Matthys Publié le - Mis à jour le

Livres

Magnifique. Monumental. Unique en son genre : c’est par ces mots que nous n’utilisons pas ici à la légère, que l’on salue la parution du septième et dernier volume de "Hergé - Chronologie d’une œuvre". Sept ouvrages qui totalisent quelque trois mille pages, dus à Philippe Goddin (Bruxelles, 27 mai 1944), splendidement édités par Moulinsart, réalisés avec le concours de la graphiste Catherine Thirry, sous la houlette artistique de Michel Bareau et la direction éditoriale de Didier Platteau.

Magistral auteur, chez Moulinsart aussi, de "Hergé. Lignes de vie" (cf. "Lire" du 9 novembre 2007), Philippe Goddin est sans (aucun) doute le meilleur connaisseur de la vie et de l’œuvre de Georges Remi, le génial créateur belge de "Tintin", vie et œuvre qu’il étudie passionnément depuis plus de trente-cinq ans. Professeur d’arts plastiques durant une vingtaine d’années (notamment à l’Ecole normale à Carlsbourg et Bastogne), il entra en relation épistolaire avec Hergé en 1973 et eut bientôt le privilège de le fréquenter. Après le décès d’Hergé, survenu le 3 mars 1983, il rencontrera nombre de ceux qui connurent ou travaillèrent avec l’auteur du "Sceptre d’Ottokar" et de "On a marché sur la Lune". De 1989 à 1999, en tant que secrétaire général de ce qui s’appelait alors Fondation Hergé, Philippe Goddin y orienta les recherches et le travail d’archivage, permettant la publication d’ouvrages illustrés dont beaucoup constituent une référence en la matière. Auparavant (à savoir : en 1986), au Lombard, il fit paraître son "Aventure du journal Tintin" et son "Hergé et Tintin, reporters - Du Petit XXe au journal Tintin". Il participera également à l’adaptation des "Aventures de Tintin" pour le petit écran, collaborant par ailleurs à des expositions consacrées à notre illustre compatriote.

Philippe Goddin le précise : "Hergé - Chronologie d’une œuvre" n’est pas un catalogue raisonné. "Pour publier tous ses dessins, il aurait fallu une quinzaine de volumes tels que ces sept-ci. J’ai opéré un choix, en collaboration avec la graphiste, et ce choix, je l’assume." Cette entreprise éditoriale, dont il n’existe pas d’équivalent pour un autre auteur de bandes dessinées, c’est Fanny Rodwell qui l’a voulue. Elle en a suivi attentivement la réalisation parce qu’elle lui tenait à cœur, autant qu’à cœur lui a tenu la création du Musée Hergé, à Louvain-la-Neuve. Elle a souhaité que ces volumes soient le "musée de papier" d’Hergé, tirés sur beau papier, avec une qualité maximale de reproduction des documents originaux ou inédits. Cette collection, Philippe Goddin a pu la qualifier d’ambitieuse et méthodique : "Le parti pris chronologique restitue fidèlement ce qui fut le quotidien de l’artiste, une aventure en soi. Il permet, de plus, de tisser entre les différentes productions d’Hergé des liens qui n’étaient jamais apparus jusqu’à présent : sources ou parentés d’inspiration, influences stylistiques, évolution du graphisme, rejaillissement d’un travail sur l’autre, espoirs et limites de la technique, convergence de thèmes, ruptures accidentelles ou délibérées, émergence d’un moyen d’expression. Le dessin d’Hergé est prioritairement mis en valeur. Le commentaire - qui se veut concis, éclairant - présente les œuvres en se nourrissant d’éléments biographiques ou documentaires."

Initialement prévue en cinq tomes, la collection en compte finalement sept. Le premier, paru en 2000, couvrait les années 1907-1931; le 2e (1931-1935) sortit en 2001, le 3e (1935-1939) en 2002, le 4e (1939-1943) en 2003, le 5e (1943-1949) en 2004 et le 6e (1950-1957) en 2009. En 2009 seulement car l’écriture de "Hergé. Lignes de vie" - qui parut l’année du centenaire de la naissance de l’artiste, à Etterbeek - réclama trois années de travail de bénédictin à l’hergéologue Goddin. Hergéologue ? "J’ai inventé ce mot parce qu’il a un aspect à la fois ludique, pittoresque, et scientifique", avoue l’essayiste (en 1990 chez Casterman) de "Hergé et les Bigotudos".

Le tome 7 de cette prodigieuse "Chronologie" (où l’on s’émerveille de la vitalité du trait, les crayonnés d’Hergé s’avérant admirables à ce point de vue) couvre les années 1958-1983 et fait "la part belle" aux quatre dernières "Aventures" : "Tintin au Tibet", "Les Bijoux de la Castafiore", "Vol 714 pour Sydney", "Tintin et les Picaros". Mais l’on trouve aussi des documents relatifs à des projets restés sans lendemains (par exemple, "Tintin et le Thermozéro"), au remaniement de "L’Ile noire" et à celui de "Tintin au pays de l’or noir", aux dessins animés - "Le Temple du soleil" et "Tintin et le Lac aux Requins" - dans lesquels, souligne Goddin, "Hergé s’est investi beaucoup plus qu’il ne l’a dit". Des pages reflètent également les projets qui mobilisèrent Hergé en ses dernières années : "Un jour, dans un aéroport", idée abandonnée, et "Tintin et L’Alph-Art", œuvre inachevée mais qui fit l’objet d’un album en 1986. Comme les six précédents, ce nouveau tome contient des dizaines de notes, croquis, découpages, de crayonnés, cases rejetées Enfin, on y découvre la reproduction d’une quinzaine d’esquisses et de tableaux (huiles sur toile, le plus souvent non figuratives) exécutés par Hergé à l’aube des années 60. Hergé, observe Philippe Goddin, était devenu non seulement un amateur éclairé d’art contemporain, "mais c’est en peintre - pas en "peintre du dimanche" - qu’il aborda cette activité créatrice, nouvelle pour lui".

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