Les fourberies d'un homme détestable

Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

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"La vérité [ ] a perdu le pouvoir, du moins le pouvoir qu’elle avait, de décrire la condition humaine. Maintenant ce sont les mensonges que nous racontons qui, seuls, peuvent révéler qui nous sommes." C’est Saul Karoo qui l’affirme, dans un étourdissant roman posthume de Steve Tesich (1942-1996), "Karoo". Dramaturge et scénariste - à qui l’on doit notamment l’adaptation en 1982 du "Monde selon Garp" de John Irving -, cet écrivain américain d’origine serbe signe ici le portrait d’un homme cynique et désinvolte chez qui le mensonge est devenu une vraie nature. Et qui donc n’hésite jamais à trahir, fût-ce de manière éhontée. Cet être plutôt détestable et retors se sent en outre différent. Malgré une consommation d’alcool conséquente, l’état d’ébriété se refuse depuis peu à lui. Il préfère la fuite à toute forme d’intimité, même avec son fils qu’il chérit pourtant. Enfin, sa subjectivité lui joue de bien étranges tours, sans pour autant diminuer sa sagacité.

La cinquantaine arrogante, qu’il campe dans un corps qu’il croit invincible, Karoo est un homme de l’ombre, simple rouage de la toute-puissante industrie cinématographique. Son travail : réécrire, élaguer, polir, restructurer des scénarios inaboutis. "Doc" à la réputation enviée, il gagne plus que confortablement sa vie. Même si, sans en être dupe, il est allègrement manipulé par ceux qui l’emploient. Lui rêve de tourner son propre film, qui aurait pour sujet Ulysse. Il a évidemment peu d’amis mais continue de voir régulièrement sa femme, dont il est séparé, lors de repas censés jalonner la route menant à leur divorce. Un jour, lui est confiée une enveloppe jaune comme il en a reçu tant d’autres de ceux qui comptent sur son talent de sauveur. Elle va pourtant bouleverser sa vie. Il y reconnaît une voix, qui le laisse sans choix, le décide à s’amender. Mais la vie n’est pas un scénario qui se laisse tripatouiller.

Avec ce second roman paru aux États-Unis en 1998, Steve Tesich, pour qui l’Art est "le seul miracle accompli par les humains sur cette planète", a signé une œuvre ambitieuse, féroce et captivante, écrite avec maestria. De la vacuité de l’existence aux conséquences de la vérité, des improbables détours de la destinée à la récupération de nos histoires et donc de nos vies, de l’amour authentique aux compromissions les plus viles, Steve Tesich est implacable et brillant. Chronique sans concession d’un naufrage absolu, cet opus est aussi une furieuse ode au don de soi. "Aucun moment sans amour ne peut être rattrapé."

Karoo Steve Tesich traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke Monsieur Toussaint Louverture (diffusion Harmonia Mundi) 607 pp., env. 22 €

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