Maître de l’imposture

Camille Perotti Publié le - Mis à jour le

Livres

Je suis dans ma pièce habituelle, où il me semble que j’ai toujours été." Ainsi commence le "Dietario voluble", "Journal volubile" d’Enrique Vila-Matas. Si ces mots n’étaient pas de lui, sans doute aurait-il pensé qu’il s’agit là d’un bon début, - pas aussi puissant que les trois meilleurs débuts de la littérature contemporaine, "Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas" de Camus ("L’Etranger"), "Longtemps, je me suis couché de bonne heure" de Proust ("La Recherche") et la crème à ses yeux : "Ça a débuté comme ça" de Céline dans "Voyage au bout de la nuit" -, mais quand même un bon début.

Teinté d’ironie et d’humour dissimulé - tout, dans l’œuvre de l’écrivain catalan est affaire de dissimulation -, ce journal couvre deux années de sa vie, de 2006 à 2008, deux années où il relate ses voyages surprenants, de l’Italie à la Finlande en passant par Majorque, Prague, Sofia et La Baule, où d’ailleurs, il s’était déplacé pour le seul plaisir d’écrire cette phrase : "Je suis venu à La Baule pour pouvoir écrire que je suis à La Baule". Voyages surtout intérieurs, mentaux, transcendants, autour de sa chambre d’hôtel où il perçoit "l’étrange présence des choses", à l’instar des hikikomoris, ces jeunes Japonais vivant la plupart du temps allongés face à la télévision et l’ordinateur, qui le fascinent par la tristesse de cette presque non-existence. Son rêve exotique ? Errer dans les rues d’une ville inconnue où il habiterait pourtant.

Non pas construit autour de "rien" même si l’auteur fantasme, comme Perec, sur le désir d’écrire "ce qui se passe quand il ne se passe rien", le "Journal volubile" est emprunt d’une tension métaphysique; en tant que "voyageur immobile" ou bien sans cesse en transit dans les aéroports, Enrique Vila-Matas s’interroge sur la vie, la mort, en quête de son identité et s’invente des coïncidences merveilleuses pour rendre l’avenir et le hasard plus doux, comme pour l’écrire à l’avance et tisser mille petites choses qui font sens. Car, "Au final, comme l’a écrit Wagensberg, "ce qui est le plus sûr en ce bas monde, c’est qu’il est incertain".

Cette réflexion, l’écrivain dont on sait seulement qu’il est né en 1948 à Barcelone où il vit toujours et qu’il est l’un des auteurs les plus originaux et passionnants de la nouvelle génération hispanique (son œuvre, traduite en dizaines de langues a été récompensée par de nombreux prix), il la mène depuis le début de son œuvre. La vie, la lecture, l’écriture, ne font qu’un. C’est pourquoi, tant en héritier de Borges qu’en parrain de Bernard Quiriny (dont il a préfacé les "Contes carnivores"), il pratique l’art de la digression et de l’imposture littéraire où la frontière entre la vérité et le mensonge est si floue que même le genre du "Journal volubile" ne peut se définir, mêlant fiction, essai et biographie. Pourfendeur du réalisme, roi de la citation inventée par lui-même et des faux-semblants où se cache une formidable érudition, Enrique Vila-Matas se met en scène, lui, l’écrivain, comme l’astreint le journal à la différence de ses romans où se distinguait un protagoniste en mal de littérature.

"Deux possibilités : 1) Je passe une petite annonce et cherche un écrivain disposé à raconter ce que j’ai fait après avoir renoncé à l’écriture; 2) Je l’écris moi-même : j’invente un écrivain embauché qui emboîte mes pas après mon renoncement et écrit pour moi un journal dans lequel il simule miséricordieusement que je n’ai pas renoncé à l’écriture", écrit-il au début du journal, entamant une série de remarques sur la vie d’écrivain, proche de l’ascétisme. Il y a quelque chose de picaresque dans ce cheminement qui ressemble à une errance; tel un Don Quichotte, Enrique Vila-Matas s’égare non seulement dans sa ville natale défigurée par le tourisme de masse - "Je me dis qu’on endosse plus de responsabilités qu’on ne croit en écrivant" - mais aussi, en lui-même. "Barcelone est si différente dans ce paysage que je finis par me perdre dans ma nouvelle géographie personnelle," remarque-t-il, jusqu’à cette évidence, "En fait, il n’y a jamais eu de cartes de nos innombrables labyrinthes."

S’inscrivant dans le sillage duchampien en se libérant "de toutes les attaches stupides de l’art", l’écrivain catalan brouille les pistes. Où se situe la limite entre la fiction, l’imagination, l’autofabulation, la réalité ? Peu importe, "Le thème central de mon œuvre est [ ] peut-être mon incapacité à dire la vérité." De cette "imposture en littérature" - titre d’un petit livre réunissant la correspondance d’Enrique Vila-Matas avec Jean Echenoz à ce sujet, chez Meet -, surgit un champ de références infini. Convoquant sans cesse ses écrivains favoris, Kafka, Sebald, Julien Gracq, Julio Cortazár, Dino Buzzati, Borges, Camus il mobilise également ses contemporains, Claudio Magris, Peter Handke, Gabriel Garcia Marquez, Paul Auster, etc. Par ces allusions permanentes aux écrivains et à leurs œuvres d’où émerge une grande admiration, le "Journal volubile" prend une tournure résolument altruiste car, si l’on n’apprend presque rien de l’auteur, si ce n’est qu’il s’est marié (en une ligne), les références et commentaires apparaissent comme un hommage à ces auteurs qui emplissent sa vie.

L’intertextualité comme le récit de ses peines, ses joies et de ses réflexions en courtes séquences temporelles sont toujours émaillées de remarques ironiques. "L’humour se révèle parfois comme le seul sens de l’univers. C’est que le fameux vide cosmique n’est pas si immense si l’on découvre qu’il a avec l’humour un locataire perpétuel."

Avec ce journal, volubile, mais surtout délectable, Enrique Vila-Matas éclaire son œuvre et découvre qu’il peut être, lui-même, source d’inspiration.

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