Marcel Duchamp sur la plage de Casa

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Livres

Construire un roman autour d’un épisode de la vie de Marcel Duchamp (1887-1968) : le geste est culotté mais l’artiste aurait certainement apprécié. Il adorait les surprises, les failles, les jeux avec les mots. Le titre du livre, "Orchidée fixe", vient d’ailleurs d’un de ses jeux de mots, "Orchidée fixe" pour "idée fixe", comme il parlait de "lits et ratures", d’"ovaire toute la nuit" et d’"objet-dard". André Breton l’avait qualifié d’ "homme le plus intelligent du siècle". On connaît ses ready made (l’urinoir, le roue de vélo), ses "boîtes-en-valise" et sa grande installation érotique qu’on ne put dévoiler qu’après sa mort, "Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage". Il est le père de toute une partie de l’art contemporain, du conceptuel, Fluxus, le Pop art jusqu’aux installations, le body art et le happening. Serge Bramly nous montre Marcel Duchamp pendant une très courte période de sa vie, quand il débarque à Casablanca en provenance de Marseille, le 21 mai 1942, avant de repartir pour New York où il arrivera en juin et y bouleversera la vie artistique. Cette escale marocaine est laissée en blanc par ses biographes, permettant à Serge Bramly, d’y glisser une fiction aussi érudite que passionnante. Pendant ces quelques jours, Duchamp "toujours partisan du moindre effort", ne fit quasi rien, imagine-t-il. L’artiste aimait flâner, regarder, et, surtout, jouer aux échecs, sa passion. Appréciant peu l’idée d’attendre dans un dortoir commun, il se lie avec un juif marocain, René Zafrany, qui lui propose de l’héberger dans un club-café à l’écart de la ville, l’Eden, où des habitués se retrouvent pour taper la carte. Duchamp y loge, dormant dans une baignoire où il somnole encore dans de grasses matinées, et passant ses journées à jouer seul avec lui-même aux échecs, à fumer le cigare, ou à faire quelques virées en ville pour y goûter un peu de haschich et le charme des bordels locaux.

L’histoire est racontée par le fils de René Zafrani, en 2012, à Tel Aviv, à sa petite-fille et à un universitaire venu des Etats-Unis et qui prépare un livre sur Duchamp. Le vieil homme lui dévoile qu’il a conservé des dessins et papiers que Duchamp a laissés à son père en partant. De quoi exciter l’universitaire et le marché de l’art qui s’enflamme pour ces traces du maître. On avait prévenu, en vain, l’universitaire ne pas se fixer sur Duchamp car, lui avait-on dit, "personne ne vient à bout de Duchamp, parce que Duchamp c’est le silence et le vide, le vertige de l’inframince, l’absence et le gouffre. Il va vous obnubiler, ça deviendra votre idée fixe". Duchamp disait : "L’art est d’abord dans la lacune".

Le roman est alors une construction subtile (comme le jeu d’échecs) entre les anecdotes du grand-père, l’idylle qui se noue entre la petite-fille et l’universitaire et l’œuvre même de Duchamp qui n’est pas sans énigmes comme cet exemple qu’il donnait d’ "inframince" : "Quand la fumée de tabac sent aussi de la bouche qui l’exhale, les deux odeurs s’épousent par inframince". Les liens parsèment le roman comme quand le grand-père raconte que Duchamp monta l’escalier de la maison close "derrière une plantureuse Aïcha, nue comme au premier jour", allusion à son célèbre tableau "Nu descendant un escalier" de 1912. Quand on demandait à Duchamp quel était son emploi du temps, il répondait qu’il "menait une existence de garçon de café". À cela s’ajoute, dans "Orchidée fixe", une belle description du Casablanca de la guerre, avec encore ses habitants juifs (soumis aux lois racistes de Vichy), ses mœurs coloniales, son cosmopolitisme et son architecture Art déco. Un beau roman de passion, d’art, de vie, dans le sillage d’un artiste qui a rappelé que dans l’art, l’idée prévaut sur la création, que l’art est d’abord "cosa mentale" comme le disait déjà Léonard de Vinci. Duchamp l’a montré en érigeant en art, des objets qui volontairement n’avaient aucune des qualités supposées à une œuvre d’art, comme la beauté, l’harmonie ou l’élégance. Serge Bramly donne vie et chair à ce révolutionnaire.

"Orchidée fixe", Serge Bramly, JC Lattès, 286 pp., env. : 18 euros

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