Roland Barthes, l’empereur des signes

Éric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

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Roland Barthes s’écria un jour : "Je refuse profondément ma civilisation, jusqu’à la nausée". C’est dire combien, à l’égal d’un Lévi-Strauss par exemple, le seigneur de la sémiologie rejetait l’européocentrisme régnant pour se cantonner plutôt dans une démarche différentialiste, propre du reste au structuralisme des années 1950-1970.

La France est en guerre lorsque naît Roland Gérard Barthes le 12 novembre 1915 à Cherbourg. Son père, Louis Barthes, officier de marine marchande, est mobilisé comme enseigne de vaisseau quelques semaines avant la naissance de son fils. Apparenté par ce père, qui disparaîtra lors d’une attaque allemande le 26 octobre 1916 au large du cap Gris-Nez, à une noblesse de notaires catholiques appauvris ancrés dans le Sud-Ouest, il soutiendra toujours que sa naissance fut un "point aveugle". L’in-signifiance même.

Spécialiste de la littérature française du XXe siècle, Marie Gil, auteure de la présente biographie, écrit à ce sujet : "Il y aura chez Barthes intellectuel, écrivain et homme public une terreur d’être casé, une volonté d’atopie. L’atopie, c’est l’absence de lieu, c’est le refus de se figer dans une étiquette, en particulier dans celle de la modernité".

Le jeune homme se révèle d’une complexion délicate. Multipliant les épisodes de tuberculose et, partant, les séjours en sanatorium, il ne pourra d’ailleurs jamais poursuivre sa formation académique jusqu’à l’agrégation et à la thèse d’État, appelé à se situer continûment à la marge de l’Université. Sa nomination au Collège de France ne sera guère en somme qu’un pis-aller. Car, si prestigieux soit-il, il restera - comme l’eût dit Pierre Bourdieu - un "sanctuaire pour hérétiques".

Cet isolement à répétition, au demeurant, n’ira pas sans bonheur. "Le sanatorium a en effet une face utopique, liée à son mythe littéraire. [Il] fascine, paradoxalement, et apparaît comme le lieu où se réalise, dans sa singularité, le destin du tuberculeux. Cette vision "extérieure" influe nécessairement aussi sur les pensionnaires. Elle répond à un besoin de justice immanente : les victimes du bacille de Koch sont innocentes. Leur mal ne s’explique, quoi qu’aient essayé de dire certains, ni par l’alcool, ni par le sexe."

Lorsqu’il se retrouvera en 1949 à Alexandrie, en même temps qu’Algirdas Julien Greimas, futur spécialiste de la sémantique structurale et de la sémiologie, Roland Barthes renouera avec la thématique de l’exclusion et de l’enfermement, qui de toute sa vie ne cessera de le hanter. Tuberculeux pour les Égyptiens, communiste pour les Français, il est un paria. De surcroît, comme à Bucarest auparavant, il fréquente assidûment - "compulsif de la drague", dira notamment Julia Kristeva à leur retour de Chine - un réseau de prostitution de garçons qui représente là-bas un commerce florissant. Malgré quoi, il est malheureux en Égypte : il hait le tourisme

Son œuvre peu à peu commence d’affleurer. Dès 1952, il songe à réunir dans "Le degré zéro de l’écriture" les articles parus dans "Combat". Tandis que dans la revue "Esprit" d’Emmanuel Mounier, il entame une série qui formera les "Mythologies" de 1957. Il y aura plus tard "Le Système de la mode" et "L’Empire des signes".

Bientôt, il découvre Michel Foucault. Ceci annonce le moment structuraliste (1960-1967), après celui de la critique sociale, et avant Mai 68. Un structuralisme qui, outre Foucault, réunira également Lacan et Lévi-Strauss, voire Althusser, Derrida, Sollers encore; et dont la tâche essentielle, dit-il, est de décrire l’intelligible humain. "Interroger le monde pour faire le procès du sens apparent des signes." La structure désigne d’abord la manière dont un édifice est bâti. De l’architecture à la linguistique, en passant par l’anthropologie et la psychanalyse. Bref, les sciences humaines, que Barthes marquera d’un apport incommensurable, souvent mieux reconnu à l’étranger (aux États-Unis, le structuralisme se nomme "French Theory") qu’en France même.

Contrairement à Sartre et Beauvoir, Barthes, adepte de la neutralité politique, ne signera pas le "Manifeste des 121" pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Il initie son séminaire sur la sémiologie et la littérature à l’École pratique des Hautes Études. Il découvre en 1966 un Japon qu’il adore.

Le 10 mai 1968, il ne signe pas non plus l’article publié dans "Le Monde" en faveur des étudiants. La révolte souligne en même temps la communion et la rupture entre le structuralisme et le mouvement. Dévoyant le mot de Lacan, la philosophe Catherine Clément clamera : "Il est évident que les structures ne descendent pas dans la rue". Barthes non plus. Cruelle ironie, on le traitera de mandarin.

La rue du reste s’en vengera. Trois ans après avoir irrémédiablement perdu sa chère maman, Henriette, qu’il n’a jamais quittée, c’est un Barthes à bout de souffle qui est heurté par une camionnette le 15 février 1980, au retour d’un déjeuner avec François Mitterrand. Il mourra le 26 mars d’une infection nosocomiale.

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