Roland Beyen, l’inlassable chercheur

Francis Matthys Publié le - Mis à jour le

Livres

Fruit d’un "travail colossal", la publication de la "Correspondance" fleuve de Michel de Ghelderode invite naturellement à orienter le projecteur vers le plus passionné, le plus rigoureux - et le plus cordial aussi - des chercheurs, à qui l’on en doit la révélation : Roland Beyen, professeur honoraire de la Katholieke Universiteit Leuven, qui l’a établie et annotée. Magistralement. Dans son introduction, Roland Beyen observe que cette édition critique n’est pas une "correspondance générale" mais un ensemble de onze tomes (le tome X sortira en principe en 2012, et il convient de rappeler que le VII, qui couvre les années 1950-1953, compte deux volumes) d’environ 300 missives "choisies pour leur valeur stylistique et/ou documentaire parmi les quelque 15000 documents épistolaires que j’ai dépistés tout au long de mes recherches". Leur édition intégrale (soit 7000 lettres de Ghelderode et 8000 réponses qu’il conservait précieusement) eût fourni la matière de quarante volumes. Dans ce tome IX, précise Roland Beyen, "j’offre une missive sur trois de sa main et seulement une sur quinze de celles qui lui sont adressées". Elles datent de l’hiver de la vie de l’auteur de "La Balade du Grand Macabre", de "Hop Signor !", de "Sortilèges" et de "La Flandre est un songe" puisque Ghelderode (l’un des pseudonymes d’Adémar-Adolphe-Louis Martens, qui vit le jour le 3 avril 1898 à Ixelles) s’éteignit le 1er avril 1962 à Schaerbeek.

Cette mort, c’est par la radio qu’à ce moment l’apprit le jeune Roland Beyen, né le 13 janvier 1935 à Nieuport, dans une très pauvre famille de marins pêcheurs "où l’on ignorait ce qu’étudier veut dire", lui qui, au prix des lourds sacrifices qu’il s’imposera, put fréquenter le collège, ensuite l’université, grâce à des instituteurs puis des professeurs qui encourageront ce garçon qui, dès l’âge tendre, manifesta des dispositions intellectuelles remarquables. Le jour même où il apprenait le décès du génial dramaturge et conteur belge (dont, avec insistance, quelques mois avant sa disparition, le nom circula en vue du prix Nobel), Roland Beyen trouvait, chez un bouquiniste de la rue Saint Jean, à dix pas de la Grand-Place de Bruxelles, quelques éditions originales de Ghelderode. Livres qu’il acheta comme s’il éprouvait un "coup de foudre". Commencerait bientôt la "folle entreprise" qui occupera, un demi-siècle durant, le jeune lettré qui, en 1962, publiait en néerlandais des compte-rendus littéraires ou de théâtre pour le supplément culturel hebdomadaire du "Nieuwe Gids".

La place manque ici pour retracer en détail le parcours de Roland Beyen : il mènera une magnifique carrière académique, enseignant la littérature à la K.U.L. à des étudiants que captiveront l’enthousiasme, la générosité, l’érudition de ce professeur qui leur offrait des clés de lecture de Beckett ou de Flaubert, de Maeterlinck ou de Dominique Rolin. De Ghelderode aussi, évidemment. Muni d’une recommandation du Pr Joseph Hanse, Roland Beyen (qui formait de futurs régents à l’Institut Saint Thomas) obtint de la veuve de l’écrivain de pouvoir consulter, dès janvier 1963, les archives du Shakespeare belge dans sa maison de la rue Lefranc à Schaerbeek. Etant donné qu’à l’époque, il donnait 30 heures de cours par semaine, était marié et avait déjà trois enfants, il dut se plier à des horaires inconfortables. "Peut-être, un jour, écrirai-je mes souvenirs de chercheur; c’est digne d’un roman policier, chargé d’inattendus, de surprises, de hasards. Un vrai travail de détective. Dans les années 60, chaque soir, à 22h, je venais dans la maison de Ghelderode pour retranscrire ses monceaux de lettres. J’examinais, je recopiais ces documents originaux jusqu’à parfois trois ou quatre heures du matin Et je recommençais à donner cours à 8h30. Je me demande encore comment j’ai pu tenir le coup "

Au fil des ans, Roland Beyen réussit à retrouver plus de 7000 lettres - souvent d’un lyrisme extraordinaire - de l’auteur de "Magie Rouge", soit à son domicile schaerbeekois, soit chez ses correspondants, chez des marchands ou des collectionneurs. A l’écrivain dont, selon R. Beyen, le théâtre préfigura celui de Beckett, d’Ionesco, de Genet ou d’Arrabal, il consacrera les ouvrages majeurs que sont "Michel de Ghelderode ou la hantise du masque" en 1971 et "Bibliographie de Michel de Ghelderode" en 1987, avant l’édition annotée de la gigantesque "Correspondance" dont le premier volume parut chez Labor en 1991. En plus de son activité professorale, Roland Beyen a fondé le Centre de littérature française de Belgique. Elu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises en 1994 (honneur qui fut refusé à Michel de Gh., qui pourtant y aspirait), il remporta en 2008, à l’unanimité, le Prix triennal Michel de Ghelderode. Pour Roland Beyen, M. de Gh. "est un épistolier prodigieux; c’est important de le rappeler à notre époque où l’on n’écrit plus de lettres, je veux dire : de véritables lettres et non pas des messages de sept, huit mots, ou de deux, trois lignes. A la fin de sa vie, il en écrivait jusqu’à dix par jour, pour dix correspondants différents. Et il n’y avait jamais de répétitions."

Et dans un discours prononcé à la tribune de l’Académie royale en 2006, Roland Beyen affirme : "Je suis persuadé, et je ne suis pas le seul, que, si jamais la Belgique cessait d’exister, on se pencherait sur l’œuvre de Michel de Ghelderode et, plus particulièrement, sur sa singulière correspondance pour essayer de comprendre ce que c’était : un Belge "

Correspondance de Michel de Ghelderode (t. IX) Archives & Musée de la Littérature (4, bd de l’Empereur, 1000 Bruxelles), collection "Archives du futur", diffusion : Groupe Luc Pire 784 pp., env. 40 €

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