Romantique et sado-maso

AFP Publié le - Mis à jour le

Livres

C’est un phénomène littéraire sans précédent : avec près de 40 millions de livres vendus en quelques mois, "Fifty Shades of Grey" (sortie en français en octobre chez Jean-Claude Lattès), une romance érotique épicée de sado-masochisme, écrite par une mère de famille quinquagénaire, est en passe de battre tous les records de l’édition. "Jamais encore un livre destiné à un public adulte ne s’était vendu autant, aussi vite", relève l’éditeur anglo-saxon Random House (groupe Bertelsmann). Seul Harry Potter et ses sept tomes, avec plus de 400 millions d’exemplaires vendus en 69 langues, détrônent encore Ana Steele et Christian Grey, le couple sulfureux du roman d’E. L. James.

Comme Rowlings, créatrice de Harry Potter, E. L. James (de son vrai nom Erika Mitchell, 49 ans) est britannique. Personne n’avait jusqu’alors entendu parler de cet ancien cadre superieur dans la télévision, inventeur d’un genre nouveau, hybride entre le roman à l’eau de rose et l’érotisme sans tabou. Son héros, Christian Grey, est un milliardaire mystérieux, "qui n’a rien à envier au David de Michel-Ange". Il serait tout droit sorti d’un très banal roman de gare s’il n’administrait, peu après leur rencontre, une cuisante fessée à l’élue de son cœur, la jeune (et vierge) Anastasia Avant de lui proposer un contrat "dominant-soumise", avec force références aux fouets et menottes de l’attirail sado-maso.

La trilogie de 1 500 pages emporte le lecteur dans la découverte des 50 nuances de gris ("Fifty Shades of Grey") de l’âme tourmentée du milliardaire. Une quête entrecoupée toutes les dix pages d’une "explosion des sens" des deux héros, décrite avec abondance de détails. James, qui se dit inspirée par "Twilight", a d’abord publié des extraits sur un site de fans de la série américaine pour adolescents, avant de se faire éditer en e-book en mai 2011. Très vite, les téléchargements se comptent par centaines de milliers. "Le 6 mars 2012, le livre nous est proposé", "nous l’avalons en une nuit", "le 12, nous avions conclu la cession des droits", raconte à l’AFP Susan Sandon, directrice exécutive de Random House, l’éditeur en anglais.

Depuis le printemps, c’est le jackpot. Trente et un millions d’exemplaires vendus en anglais. Dont 20 millions aux Etats-Unis où quelques libraires avaient pourtant refusé dans un premier temps un ouvrage jugé "inconvenant". "500 000 exemplaires écoulés par semaine en Grande-Bretagne !", s’exclame Jon Howells, des librairies Waterstones à Londres, où "Fifty Shades" occupe un stand très fréquenté. Quarante-trois pays ont racheté les droits, indique à l’AFP l’agent de l’auteur, Valerie Hoskins. Cinq millions ont déjà été écoulés dans des langues autres que l’anglais. La version française est prévue pour mi-octobre.

Pourtant, "Fifty Shades" souffre de dialogues "improbables ", d’une intrigue " molle" et de "répétitions irritantes ", relève le journal "The Guardian", à l’instar de la plupart des critiques. Mais beaucoup de lecteurs ne s’attendent pas à un chef-d’œuvre et sont surtout ravis de pouvoir trouver cette littérature dans la librairie du coin, plutôt que sur les étagères sombres des sex-shops. "Je n’ai pas cessé de tourner les pages" , confie Janine, une jeune Britannique. " Malgré le style épouvantable, je ne pouvais pas m’arrêter !", renchérit une autre lectrice. "Une histoire d’amour vieux jeu mais avec plein de sexe", observe une troisième parmi les 4 500 personnes qui ont posté leur avis sur Amazon UK. Sexologues et critiques se perdent en conjectures pour analyser ce phénomène de société. "Les gens se passionnent car aujourd’hui nous sommes prêts à faire face à nos désirs" , explique Michelle Bassam, sexologue à Londres. " Beaucoup de femmes regardent du porno pour s’initier à certaines pratiques. Alors qu’avant, on leur laissait penser que ce n’était pas envisageable." Mais l’éditeur et les libraires le confirment, les hommes sont aussi atteints. "Ce qui nous a étonnés, c’est de voir des gens qui n’achètent jamais de livres se précipiter" sur "Fifty Shades", note Susan Sandon. Quant à E. L. James, elle est déjà en train de concocter son prochain ouvrage, dans le secret bien gardé de sa petite maison sans prétention de l’ouest de Londres.

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