Shakespeare, source de droit

Jacques Franck Publié le - Mis à jour le

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Vice-recteur des facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles, professeur à Genève et à Louvain-la-Neuve, François Ost poursuit une grande ambition : rendre au droit la dimension culturelle qu’il a oubliée ou refoulée. Ainsi, dans "Raconter la loi" (Ed. Odile Jacobs), était-il remonté aux sources de l’imaginaire juridique en étudiant, notamment, le récit biblique de la négociation des Dix Commandements par Moïse avec Dieu sur le mont Sinaï; l’invention de la justice dans l’Orestie d’Eschyle (quelle condamnation doit encourir Oreste, qui a tué sa mère Clytemnestre afin de venger son père Agamemnon, qu’elle-même avait tué ?); ou encore pourquoi Robinson Crusoé incarne, selon le mot d’Italo Calvino, "l’épopée de l’initiative individuelle" à l’orée de la révolution industrielle et capitaliste du XVIIIe siècle.

Aujourd’hui, François Ost nous donne une passionnante étude des pièces de Shakespeare en tant que laboratoires d’enjeux juridiques : entre l’esprit et la lettre de la loi, que choisir ? De quelle légitimité les princes - entendons les puissants - peuvent-ils se prévaloir ? Entre vengeance et pardon, comment équilibrer la balance de la justice ? (On songe à des débats récents en Belgique.) Le traitement de ces thèmes et de bien d’autres par le grand dramaturge ont façonné la nation anglaise au début de l’âge moderne, au point qu’on a pu écrire qu’une pièce comme "Henri V" revêtait une importance juridique plus grande qu’un traité de droit constitutionnel.

Shakespeare avait l’esprit juridique : le monumental "Shakespeare’s Legal language" comporte 497 pages et des centaines d’entrées. Ost l’explique par ses propres démêlés avec la justice (questions d’héritage, litiges fonciers, querelles liées à la direction de ses théâtres, etc.), mais aussi par l’agitation intellectuelle et les disputes religieuses particulièrement intenses pendant sa vie sous les règnes d’Elisabeth 1ère et Jacques 1er. A quoi il faut ajouter les procès montés par les "Inns of court", ces collèges ou communautés réunissant, en vue de l’apprentissage du droit, juristes professionnels et étudiants. A titre d’exercices pratiques, on y jouait des procès-spectacles, lesquels, en l’absence de radio, de télévision, de journaux, attiraient un public cultivé qui se passionnait pour les joutes entre accusation et défense. Surfant sur cette vogue, Shakespeare a introduit des scènes de procès dans deux tiers de ses pièces !

Cela dit, François Ost décortique six pièces sous l’angle des débats juridiques qu’elles mettent en scène : "Le Marchand de Venise", "Mesure pour Mesure", "Richard II", "Jules César", "Le Roi Lear" et "Hamlet". Au sujet de cette dernière, l’acuité exceptionnelle avec laquelle Ost dissèque les interrogations et tergiversations du prince d’Elseneur renouvellent la compréhension qu’on peut en avoir. Mais c’est vrai aussi pour le juif de Venise qui ne réclame que l’application de la loi sur les contrats; pour les conjurés qui tuent César parce qu’ils le considèrent comme un tyran; pour les filles du roi Lear qui se disputent son héritage; etc.

C’est dire que le travail de François Ost est novateur dans le domaine francophone où aucun ouvrage ne semble avoir étudié Shakespaere sous l’angle juridique. Contrairement au monde anglo-saxon. Une étude de 1993 a révélé que plus de 800 décisions des juridictions supérieures américaines comportaient des références à Shakespeare. Et à son regard humaniste, sceptique, bienveillant, proche de celui de son contemporain Montaigne en France. Le grand poète romantique Shelley aurait donc raison ? "Les poètes", disait-il, "sont les législateurs non reconnus du monde".

Shakespeare : La Comédie de la Loi François Ost Michalon 320 pp.,env. 18 €

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