Steve Toltz ou la peur magnifiée
Après "Une partie du tout", l'écrivain australien revient avec un texte tout aussi inclassable. Où mourir est la meilleure protection contre la vie.
- Publié le 08-02-2016 à 09h36
- Mis à jour le 08-02-2016 à 09h38

Après "Une partie du tout", l'écrivain australien revient avec un texte tout aussi inclassable. Où mourir est la meilleure protection contre la vie.L'entrée en littérature de Steve Toltz a marqué les esprits. Avec "Une partie du tout", paru en français en 2009, il offrait le portrait hallucinant d'un homme inadapté au monde qui est le sien. Intransigeant et misanthrope, négatif et égoïste, philosophe autodidacte et père manqué, son "(anti-)héros" se débattait avec ces différentes personnalités dans un récit jouissif, dense, servi par une imagination foisonnante et vertigineuse. C'est avec un roman de la même trempe, "Vivant, où est ta victoire ?", que l'écrivain australien installé à Brooklyn revient aujourd'hui.
Steve Toltz l'admet d'emblée, ses deux romans forment "une autobiographie spirituelle : mes personnages ne me ressemblent pas, mais il y a beaucoup de moi-même dans leurs obsessions et leurs peurs". Après avoir orchestré une relation père/fils, il s'attache cette fois à une autre forme de duo, celui formé par Aldo et Liam, deux paumés talentueux liés par une amitié scellée lors d'une séance de catéchisme - Aldo proposa à Liam que chacun prenne un somnifère, le défi consistant à tenir éveillé le plus longtemps possible. "A chaque fois, c'est une manière de me diviser", explique-t-il. "Je crée entre deux personnages comme un dialogue entre deux parties de moi-même. J'ai plusieurs êtres en moi, que j'essaie d'exprimer à nouveau dans ce livre." Entrepreneur farfelu, Aldo collectionne malgré lui les faillites successives de ses sociétés. Flic et écrivain en mal d'inspiration, Liam voit soudain en son vieil ami le sujet du roman qui pourrait lui valoir (enfin) quelque reconnaissance. Pour autant, Steve Toltz ne voit pas en eux des losers car "ils font des efforts. On ne dit pas de Sisyphe qu'il est un loser".
Aujourd'hui comme hier, Steve Tolzt signe une électrisante charge contre nos sociétés - lui qui a vécu en France, en Espagne, à Londres, aux Etats-Unis après avoir quitté l'Australie. "Nous avons évacué Dieu et devons être notre propre modèle, or nous ne nous en sortons pas bien", constate-t-il. "Quand on était jeune, devenir une rock star était le summum. Aujourd'hui, le rêve consiste à être riche, ce que permet désormais la téléréalité, sans considération aucune pour le talent." Pour autant, l'échec demeure pour Aldo et Liam le ressort essentiel pour rebondir. "Grandir n'est pas abandonner son rêve. Tout dépend de la capacité de chacun à encaisser les échecs. Certains atteignent leur limite à vingt-cinq ans, d'autres à soixante."
Si la peur de mourir était au centre de son premier roman, c'est plutôt celle de vivre qui est à l'œuvre ici, quand, au fil des pages, tout devient pire que la mort. Et là, c'est Aldo qui encaisse particulièrement, lui qui est ruiné, paralysé, emprisonné, abandonné, père d'un bébé mort-né. N'est-ce pas un peu trop pour un seul homme ? "C'est peut-être trop pour une fiction, mais ce ne l'est pas dans la réalité. Je ne dois pas chercher loin pour trouver des vies atroces, misérables. Pas besoin d'être pessimiste pour voir les mauvais côtés de la vie : ils sont là." D'où le titre : où peut-être la victoire puisque la mort gagne in fine et qu'elle est l'ultime protection, plus rien ne pouvant nous atteindre ensuite ? Demeure l'art, très présent dans le roman qu'écrit Liam mais aussi au cœur d'une communauté d'artistes où Aldo trouvera refuge. Mais l'art n'est qu'un palliatif éphémère : "La vie n'est meilleure que les deux minutes que vous passez devant un tableau ou en écoutant une chanson. Mais deux minutes, c'est déjà ça !" Influencé par Kafka et par Beckett ("Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer"), Steve Toltz est le brillant alchimiste qui fait de nos peurs une matière narrativement inflammable, alliant émotion et compassion, tout en étant le sensible portraitiste des ombres qui palpitent en nous. Pour autant, cette tragédie burlesque est moins sombre qu'il y paraît, sauvée par ce qui fait la force d'une amitié indéfectible. Et il le concède avec un naturel désarmant : Steve Toltz n'en a pas fini avec la peur qui sera, sous une autre forme encore, au cœur de son prochain opus.
Vivant, où est ta victoire ? Steve Toltz traduit de l'anglais (Australie) par Jérôme Schmidt Belfond 463 pp., env. 22,50 €