Tintin et les dessous de l’histoire

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IPM, groupe éditeur de "La Libre Belgique", et "Historia" vont faire des heureux parmi les tintinophiles, et pour moins de 1,3 million d’euros (montant de l’enchère de la couverture de "Tintin en Amérique", vendue à un collectionneur début juin). Le volume 2 (*) du hors-série "Les Personnages de Tintin dans l’histoire" sort en librairie. Le concept en est simple : un personnage par album en regard duquel on met un fait historique (ou culturel). Au programme de cet opus, Al Capone ("Tintin en Amérique") et la prohibition, le professeur Bergamotte ("Les Sept Boules de Cristal") et l’empire inca, le yéti ("Tintin au Tibet") et les sommets himalayens, Jean-Loup de la Batellerie ("Les Bijoux de la Castafiore") et les paparazzi, Lazlo Carreidas ("Vol 714 pour Sydney") et les détournements aériens.

Un peu plus tirés par les plumes du pinceau (car la fonction de ces seconds rôles est moins liée aux faits évoqués), on associe le prophète Philippulus ("L’Etoile mystérieuse") aux explorations arctiques, Abdallah ("Tintin au pays de l’or noir") aux monarchies pétrolières, Séraphin Lampion ("L’Affaire Tournesol") à la guerre froide (ce qui est franchement plus fort que du roquefort, comme aurait dit son oncle Anatole) ou le senhor Oliveira Da Figueira ("Coke en stock") à l’esclavage moderne, ce qui est injuste : le roué marchand portugais est, certes, "le Blanc-qui-vend-tout" sauf les êtres humains (heureusement que les êtres de papier ne font pas de procès en diffamation ).

Cette relecture, croisée avec le recul historique, permet de rappeler que, consciemment ou non, aucun créateur n’œuvre en dehors de son époque. Ainsi en fut-il d’Hergé qui, au fil des albums, répercuta en filigrane ou plus directement les soubresauts du monde ou de la société. Chaque texte (signé par d’éminents spécialistes), dresse un portrait des seconds rôles tintinesques tout en mettant en exergue divers aspects de l’album concerné. Un encart dresse aussi à chaque fois l’état de la carrière d’Hergé à l’époque. On saluera la rigueur des contributeurs et on notera que l’impasse n’est pas faite sur les concessions d’Hergé au (mauvais) air du temps de "L’Etoile mystérieuse" réalisé durant l’Occupation et publié dans les pages du "Soir volé", sous strict contrôle de la censure allemande. De même, l’ouvrage rappelle combien les différentes versions de "Tintin au pays de l’or noir" prépublié en 1939, paru en album en 1948 et réédité en 1971, résument les multiples soubresauts géopolitique survenus au Proche-Orient. "L’Alph-Art" permet de rappeler la passion d’Hergé pour l’art contemporain et de mettre en exergue l’affaire Legros, célèbre dans les années 70 pour avoir écoulé sur le marché de l’art des dizaines de faux tableaux signés Picasso, Braque ou Modigliani. A côté des faits historiques précis, certaines anecdotes délicieuses sont aussi révélées, comme une vue d’artiste parue dans le "National Geographic Magazine" et ayant inspiré Hergé pour "Le Temple du soleil" : elle était signé d’un surprenant homonyme américain, H.M. Herget !

De 7 à 77 ans, gageons que chaque lecteur y trouvera son lot d’éclairages, sur une œuvre qui, l’air de rien, balaye tout un pan du XXe siècle - si proche et pourtant déjà si loin.

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