Trois gars et trois filles

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Livres

C’est un des projets les plus excitants de la rentrée. Trois auteurs labellisés indépendants s’associent pour un one-shot d’aventure à six mains chez un éditeur mainstream : cela donne "La Grande Odalisque" de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot. Coup marketing ? Non : vraie réussite, et lecture enthousiasmante.

Les deux derniers forment un tandem d’auteurs depuis "La poubelle de la place Vendôme" (L’Association, 2006) ou "Safari Monseigneur" (L’Association, 2005), où ils se sont distingués par une narration expérimentale, fondée parfois sur l’improvisation. Le premier est devenu en quatre ans à peine un des dessinateurs les plus hots et les plus actifs du moment (du "Goût du Chlore", prix Révélation à Angoulême en 2009, à "Polina"). C’est lors d’un festival à Saint-Pétersbourg que le trio - un peu plus de 30 ans de moyenne d’âge - s’est rencontré. L’envie leur est venue de s’essayer à un format et un genre qu’ils n’avaient jamais pratiqué, plus proche de la bande dessinée classique. Si "La Grande Odalisque" fera hurler à la trahison les puristes de la BD indé, l’album n’en démontre pas moins la vitalité talentueuse de ses trois auteurs, qui refusent précisément de s’enfermer dans un registre.

Les premières planches plantent magnifiquement le décor et les personnages : une nuit, au musée d’Orsay, deux cambrioleuses font main basse sur "Le Déjeuner sur l’herbe". Carole mène l’action - dégommant à mains nues les gardiens - tandis qu’Alex l’attend dans la voiture. Un peu distraite, Alex : son mec est en train de la larguer par texto. Qu’importe : ces deux-là savent y faire et, dans le milieu, leur réputation n’est plus à faire. Voilà qu’on leur propose un contrat juteux : dérober "La Grande Odalisque" d’Ingres, au Louvre. Joli coup, mais qui nécessite une troisième complice : ce sera Sam, championne de moto (et, accessoirement, de chessboxing - version musclée des échecs ). Le plan se met en place, mais quand Clarence - fournisseur d’armes attitré de Carole - est kidnappé par un gang de narcotrafiquants au Mexique, la situation se complique.

Pas sérieux pour un sou, le scénario y va dans les grandes largeurs dans l’hénaurme, tout en rendant hommage au passage à un manga et un anime japonais des années 80, "Cat’s Eye" de Tsukasa Hojo. Mais c’est ce qui fait le charme de cette aventure bourrée de rebondissements, parsemée d’humour et portée par trois antihéroïnes amorales, sexy mais aussi très sensibles. Bastien Vivès est actuellement, avec Christophe Blain, le dessinateur de créatures sensuelles le plus naturellement doué : c’est lui qui a eu en charge le dynamique trio, ses deux compères assurant notamment les décors. Le style à main levée des trois auteurs s’allie admirablement. Et l’apparence de croquis pris sur le vif sied bien au rythme trépidant des aventures d’Alex, Carole et Sam. Si quelqu’un glissait cet album entre les mains de Quentin Tarantino, le réalisateur américain en avalerait son pancake de travers avant de foncer chez son agent pour lui en faire acquérir les droits. Et ça se crêperait le chignon pour décrocher les trois rôles principaux.

La Grande Odalisque Vivès, Ruppert et Mulot Dupuis/Aire Libre 122 pp., env. 20,50 €

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