Un instant d’inattention

Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

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C’était un matin de juillet, un jour froid et particulièrement brumeux. Abby avait emmené Emma, la fille de Jake, l’homme qu’elle allait bientôt épouser, pour une promenade à Ocean Beach (en illustration), l’une des plages de San Francisco. Un bébé phoque mort, une photo à prendre, quelques secondes d’inattention et Emma a disparu.

Abby est rongée par la culpabilité, qui devient constante, écrasante. D’autant que le nombre des possibilités grandit avec le temps. Inlassablement, elle déroule le film des événements, à la recherche du détail déterminant, consciente que cette plongée n’est pas sans risques, que la mémoire profonde et l’imagination peuvent brouiller les pistes. L’enquête montre rapidement ses limites, la mobilisation faiblit, et Jake semble se laisser convaincre par la noyade. Mais Abby refuse de renoncer, d’abandonner Emma une seconde fois. "Aimer un homme est une chose, mais aimer un enfant est complètement différent; c’est un sentiment dévorant."

Alors que Jake s’éloigne inexorablement d’elle, Abby sillonne San Francisco sans relâche ni crainte d’aucun danger. Elle interroge, distribue des feuillets, persuade les commerçants d’afficher le sourire d’Emma sur leur vitrine. Mais aussi oublie de manger, se néglige, se terre dans la solitude. "Le rétrécissement de mon champ visuel a fait de moi le genre de personne que je déteste fréquenter." Est-elle en train de devenir folle ? Elle espère ne pas donner cette impression, mais en doute. Alors elle accepte les lectures que Nell, sa voisine bibliothécaire, lui conseille. Et explore l’univers de la mémoire, allant jusqu’à tenter l’hypnose, à la recherche du souvenir égaré. Son enquête la mènera bientôt au Costa Rica, pour une découverte stupéfiante.

Avec ce roman psychologique à suspense, Michelle Richmond offre une plongée au cœur du désir et des émotions avec une belle sensibilité. Quelques longueurs n’empêchent pas de demeurer vrillé au sort d’une enfant dans ce fait divers qui en rappelle tant d’autres. Une manière aussi d’appréhender la fragilité de nos propres histoires, entre les instants que l’on voudrait inoubliables et ceux qu’il serait si commode d’oublier. Avec, en contrepoint, l’art photographique, en ce qu’il témoigne d’une certaine vérité. "La mémoire est le prix que nous payons pour façonner notre propre personnalité, pour avoir le privilège de connaître notre moi intime; c’est le prix que nous payons pour nos victoires comme pour nos défaites."

L’année brouillard Michelle Richmond traduit de l’américain par Sophie Aslanides Buchet-Chastel 508 pp., env. 25 €

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