Variations sur la mort

Francis Matthys Publié le - Mis à jour le

Livres

Romancier dont l’œuvre s’inscrit sous le signe du réalisme magique ("Derrière la colline", "Des feux fragiles dans la nuit qui vient", etc.), Xavier Hanotte est par ailleurs un éminent traducteur d’écrivains de langue néerlandaise : Johan Daisne (dont d’une des nouvelles, André Delvaux tira en 1968 son film "Un soir, un train" interprété par Yves Montand et Anouk Aimée), Hubert Lampo, Willem Elschot ou Maarten’t Hart. Il est aussi le "passeur" en français d’un poète vénéré outre-Manche : Wilfred Owen, né le 18 mars 1893 dans le Shropshire, tombé au champ d’honneur dans le Nord de la France le 4 novembre 1918, sept jours avant l’Armistice (Apollinaire, quant à lui, s’éteindra le 9 à Paris ). Simultanément, Hanotte publie une nouvelle édition augmentée de "Et chaque lent crépuscule", son choix de lettres et poèmes d’Owen qu’il a traduits. Poèmes que le grand compositeur britannique Benjamin Britten utilisera en 1962 pour son "War Requiem". D’Owen, Xavier Hanotte observe : "Si la guerre lui a donné une voix, la guerre l’a aussi fait taire. Certaines cohérences ont ainsi l’accent implacable d’un véritable destin". En regard, il nous livre sa première pièce, "La Nuit d’Ors". Cette fantaisie dramatique (dont les dialogues s’assortissent de nombreuses didascalies) s’inspire des heures qui, dans les vestiges du Bois-l’Evêque, précédèrent la fin qui guettait le lieutenant Owen sur les berges du canal de la Sambre à l’Oise. Nuit au cours de laquelle il écrivit à sa mère et où, s’adressant au sapeur Smith - avec qui se noue ici une "étonnante complicité"-, le dramaturge fait dire à l’officier : "Mourir au matin, je n’aimerais pas. Les matins sont des commencements, pas des fins". Soucieux d’économie verbale, le romancier des "Lieux communs" (son chef-d’œuvre à ce jour, à nos yeux) donne chair à ce jeune écrivain alors encore inconnu, sur qui la Faucheuse s’apprête à s’abattre tandis qu’au loin gronde la canonnade. Voir demain cette émouvante "Nuit" portée à la scène : c’est le vœu qu’ardemment l’on formule.

Si, à propos d’Hanotte, on parle de réalisme magique, au sujet de Nadine Monfils - dont la vie "tourne autour des mots" -, l’on pourrait, sans trop faire fausse route, invoquer le surréalisme magique. Incroyablement imaginative, brodeuse-née d’histoires à dormir (et à rêver) debout, notre compatriote multiplie avec succès des polars qu’épice un humour hénaurme: il y a quelques jours à peine, elle vient d’obtenir le "Prix spécial du jury St Maur en poche" pour l’ensemble de son œuvre. Mais que ce versant-là ne fasse pas oublier que l’auteur de "Peau de papier" est aussi une plume érotico-fantastique, comme le prouve "Le Bal du Diable" qu’elle publia une première fois, en 1998, sous le pseudonyme de Dominique Antarès. En août 1985, au Rocher, parut son sulfureux "Grimasques", roman que nous tenons pour l’un de ses livres clés. Passé inaperçu - ou rejeté - à sa sortie, revu et corrigé (modérément), réintitulé "Les Souliers de Satan", refleurit ce jardin (secret) de roses noires où saignent des fantômes. Follandine - sa soumise autant qu’indomptable héroïne/femme-enfant - s’y partage entre un bel éphèbe et son bisexuel "ange noir". Elixir capiteux et fantasmatique autoportrait. Suggestif à souhait.

La Nuit d’Ors Xavier Hanotte Le Castor Astral 80 pp., env. 12 €

Et chaque lent crépuscule Wilfred Owen traduit de l’anglais par Barthélemy Dussert avec le concours de Xavier Hanotte Le Castor Astral 192 pp., env. 14 €

Les Souliers de Satan Nadine Monfils Tabou (BP 14, 91490 Milly-la-Forêt), coll. Vertiges 208 pp., env. 9,10 €

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