Médias/Télé

RÉCIT

Dans l'histoire brève mais mouvementée de la dernière née du paysage audiovisuel de la Communauté française, on aura eu droit à tous les ingrédients d'une saga dont le monde des médias est devenu très friand. Car l'émergence du projet YTV au milieu des années 1990, suivie à l'automne 2001 de la naissance d'AB 3, est une véritable saga. Le présent récit, qui prend ses racines plusieurs mois avant l'avènement des programmes de la chaîne sur les petits écrans du sud du pays, tente d'en apporter la démonstration. Un récit reconstitué auprès de personnalités clés - ayant, le plus souvent, opté pour l'anonymat... - d'une pièce aux rebondissements et bras de fer multiples. Notre objectif: percer au mieux les arcanes d'un projet télévisuel où intérêts publics et privés se mêlent très (trop, diront certains) étroitement.

YTV, pour `Youth Channel Television´. C'est sous cette appellation qu'AB 3 fera parler d'elle jusqu'à la fin de l'été 2001, soit une poignée de semaines à peine avant le lancement des programmes, le 6 octobre sur le coup de 18 heures 30. La première trace d'YTV - sous forme d'une demande d'autorisation adressée au gouvernement de la Communauté française - apparaît en septembre 1995. Ambitieux (lancer une chaîne privée généraliste, huit ans après l'ogre RTL-TVI!), le projet est le fait de deux jeunes Liégeois: André Kemeny et Xavier Debatty. Le duo se livre, à l'époque, à de la consultance audiovisuelle. Pour avoir travaillé au milieu des années 1980 comme conseiller de Philippe Monfils (PRL), ministre-président de la Communauté française, André Kemeny connaît bien les rouages de la politique audiovisuelle belgo-francophone. Lorsqu'il introduit la demande d'autorisation auprès de la Communauté, il sait être dans son droit.

MM.Kemeny et Debatty verront défiler quatre ministres de l'Audiovisuel: Philippe Mahoux, Laurette Onkelinx, Corinne De Permentier et Richard Miller. De 1995 à 2001, les deux consultants - rejoints entre-temps par Joël Buchet, alias `Jeebee´, ex-chauffagiste reconverti en magicien - feront face à un mur. `Dès 1995, le lobbying de RTL-TVI contre notre projet s'était mis en place´, explique André Kemeny, ex-président de YTV relégué, depuis la mi-2001, au rang de simple administrateur-directeur d'AB 3.

Des premiers frémissements se font jour en mai 1999, quelques semaines avant les élections législatives. Le 4 mai, précisément, Laurette Onkelinx, alors ministre-Présidente de la Communauté française, transmet officiellement au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) la demande d'autorisation de YTV en tant que télévision privée généraliste. Le 16 juin 1999, les trois promoteurs du projet sont auditionnés par un groupe de travail du CSA. Quinze jours plus tard, le couperet - le premier - tombe: avis défavorable. Le veto de l'organe de régulation tient à la nature généraliste du projet. Dès lors que les fondateurs de YTV annoncent la commercialisation de programmes ciblés sur les 15-34 ans, le CSA dit ne pouvoir octroyer à YTV le statut de chaîne généraliste. Un statut fondamental puisqu'il ouvre la voie au très prisé `must carry´, à savoir l'obligation faite à tous les télédistributeurs de reprendre la chaîne dans leur offre.

A l'automne de cette même année 1999, la novice Corinne De Permentier hérite de la patate chaude. La Forestoise, libérale, semble nettement mieux disposée à l'égard de YTV. Elle entend toutefois arracher un feu vert du CSA avant de faire monter le point en gouvernement. Elle s'y prendra à deux reprises... En vain. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel persiste et signe dans son refus. Outre l'argument déjà évoqué, le CSA attire l'attention du gouvernement sur le `caractère ambitieux du projet, particulièrement en matière d'audience et de publicité, qui contraste avec la faiblesse des investissements consentis en productions propres´.

Le 17 octobre 2000, c'est au tour de Richard Miller, libéral lui aussi, de reprendre le portefeuille de l'audiovisuel. D'emblée, les `3 mousquetaires´ du projet YTV font le siège du cabinet Miller. Pendant plusieurs semaines, les contacts se font par l'intermédiaire des collaborateurs du ministre montois. De fil en aiguille, le dossier prend de la consistance. Richard Miller reçoit Kemeny & Co. Il en arrive rapidement à l'évidence que le projet est, légalement et en dépit des refus successifs du CSA, inarrêtable... Ce qui déclenchera la stupeur et la grande fureur de la direction de RTL-TVI, convaincue que le débarquement d'une nouvelle chaîne privée romprait les équilibres financiers d'un marché organisé autour du duopole RTBF-TVI.

Le lobbying de TVI, mené par Pol Heyse, directeur général, s'intensifie. Richard Miller, désigné comme `ennemi public n°1´ par l'opérateur de l'avenue Ariane (au point de bannir le ministre de ses écrans durant plusieurs mois!), passe au stade de la reconnaissance. Le 29 mars 2001, le gouvernement de la Communauté française adopte - à l'unanimité - le projet d'arrêté autorisant la création et le fonctionnement de la chaîne YTV. Dans la foulée, le vendredi 6 avril, le ministre Miller signe la convention liant la Communauté aux trois fondateurs. Dès ce moment-là, le trio dispose de six mois pour entamer l'émission de leurs programmes.

L'encre de la convention (valable pour 9 ans) à peine séchée, l'histoire du projet YTV s'emballe soudainement pour prendre une tournure inattendue. Le 9 avril, la secrétaire de Richard Miller lui signale qu'André Kemeny se trouve au cabinet et qu'il souhaite le rencontrer. A son grand étonnement, le ministre voit débouler dans son bureau non seulement MM.Kemeny, Debatty et Buchet, mais aussi deux autres personnes: Vincent Wathelet et Claude Berda. Le premier, homme d'affaires belge expatrié à Monaco, est le fils de l'ex-sénateur libéral Philippe Wathelet. Quant à Berda, il est un des poids lourds du paysage audiovisuel français. Son groupe, AB, fait la pluie et le beau temps en matière d'achat et de vente de droits télévisés sur les marchés européens.

`Monsieur Berda est prêt à nous aider´, explique le trio Kemeny-Debatty-Buchet. Irrité, Richard Miller hausse le ton. La présence du Français Claude Berda lui apporte en effet la preuve tangible que, derrière YTV, se dissimulait un groupe puissant alléché par le marché audiovisuel belge. Mais il est trop tard... M.Miller peut tout au plus s'accrocher à la disposition de la convention limitant à 25 pc du capital de YTV la présence d'un groupe étranger. `Respecter les règles de la convention, point à la ligne!´, conclut vertement le ministre.

Il apparaît que la rencontre entre les fondateurs de YTV et Claude Berda s'est déroulée peu de jours avant, dans le cadre du salon audiovisuel MIP de Cannes. C'est Vincent Wathelet qui en est à l'origine. M.Berda est séduit par le projet. Pour MM.Kemeny et Debatty, qui avaient sollicité en vain plusieurs partenaires belges (dont Daniel Weekers), c'est une occasion rêvée. Berda, c'est du costaud. AB Groupe, coté en Bourse, c'est notamment un catalogue de 28.000 heures de programmes et une petite vingtaine de chaînes thématiques. Pour prendre pied en Belgique et donner corps à ce qui deviendra AB 3, Claude Berda fait appel à un vieux copain: Alain Krzentowski, très actif dans le monde sportif français (JO d'Albertville, Tour de France, Paris-Dakar,...). M.Krzentowski s'associe à Vincent Wathelet au sein de WB Television, société de production qui prend rapidement le contrôle de Jeebee Media (véhicule financier de Joël Buchet, jusque-là actionnaire majoritaire de YTV). Avec Berda, Alain Krzentowski devient l'homme fort de la future chaîne. Il est propulsé aux fonctions de président et administrateur délégué de YTV, délogeant MM.Kemeny et Debatty.

Du côté de RTL-TVI, ces manoeuvres provoquent la colère de Pol Heyse. AB 3, il n'en veut sous aucun prétexte, et encore moins avec Claude Berda - associé au groupe RTL dans RTL 9! - à bord. Jusqu'à la fin août 2001, le patron de l'avenue Ariane s'en tient toutefois à une action d'intense lobbying auprès des autorités politiques de la Communauté française et, accessoirement, de certains médias francophones.

Cette action finira par mettre très sérieusement Richard Miller en ballottage au sein de son propre parti. Lors d'un bureau du PRL, rue de Naples à Bruxelles, le ministre de l'Audiovisuel est attaqué par des libéraux proches de TVI (dont le couple De Decker). Au milieu des années 1980, rappellent-ils, la famille libérale s'était battue pour casser le monopole de la RTBF et imposer un opérateur privé. D'autres, en revanche, ne pardonnent pas à RTL-TVI le traitement réservé au PRL pendant ses douze années d'opposition. Le climat est houleux.

Fin juillet, Daniel Ducarme, président du PRL, tente de calmer le jeu en réunissant Richard Miller, Hervé Hasquin, leurs chefs de cabinet, Pol Heyse et Francis Goffin (patron de Bel RTL). Il est répété à la direction de TVI qu'il est juridiquement impossible d'arrêter le dossier YTV; en contrepartie, on leur donne la possibilité de renégocier la convention liant TVI à la Communauté française dans le sens d'un allégement de certaines exigences. Un mois plus tard, Pol Heyse dit qu'il ne veut rien entendre et qu'il assigne tant YTV que la Communauté française en justice!

Pol Heyse s'en mordra les doigts... A l'automne 2001, tant le tribunal de première instance que le tribunal de commerce déboute RTL-TVI, en termes parfois très durs. Au début 2002, M.Heyse est prié de quitter le groupe TVI, entraînant dans son sillage Eddy De Wilde. Chez YTV, on n'a pas attendu les décisions de justice pour mettre le turbo. Conformément au prescrit de la convention, AB 3 apparaît sur les petits écrans le 6 octobre, à 18 heures 30.

Un an plus tard, le dossier AB 3 suscite toujours les mêmes crispations. Après une relative accalmie, Philippe Delusinne, nouvel administrateur délégué de TVI, a repris ses attaques contre la petite chaîne concurrente (lire notre précédente édition). TVI n'avale toujours pas la différence de traitement réservé par la Communauté française à AB 3. `YTV a obtenu une autorisation à très bon marché´, dit-on à l'avenue Ariane, précisant que la convention de TVI pèse annuellement quelque 1,2 milliard de francs belges, pour seulement 300 millions à YTV.

A la chaussée d'Ixelles, siège d'AB 3, on affiche une certaine assurance. `On a d'abord eu ceux qui pensaient qu'AB 3 ne verrait jamais le jour. Puis ceux qui pensaient qu'on tiendrait 2 mois. Aujourd'hui, on est toujours là´, ironise un membre de la direction. Avec quels résultats? Les chiffres restent rares. AB 3 annonce tout au plus un taux d'initialisation supérieur à 80 pc et une part d'audience avoisinant les 5 pc sur sa cible privilégiée, les 18-44 ans. Les rentrées publicitaires, indispensables à la survie de la chaîne? Motus. L'équilibre financier serait en vue pour la fin 2003, nous assure-t-on. Et d'ici là, l'équipe de direction d'AB 3 proclame son intention d'exercer la `faculté de nuisance´ que lui prête, depuis le début de la saga, sa rivale TVI.

© La Libre Belgique 2002