Médias/Télé

Adèle Van Reeth, productrice des "Nouveaux Chemins de la connaissance" sur France Culture, anime l’émission quotidienne la plus podcastée de Radio France. Du lundi au vendredi, à 10h, cette normalienne de 32 ans questionne aisément les philosophes les plus ardus. Chez Plon, elle vient de lancer une collection sur "La Jouissance", "La Méchanceté"… Samedi 11 octobre, elle vient à Bruxelles enregistrer deux émissions en public sur le thème de la mode et du temps à l’Ensav-La Cambre (*). Rencontre avec une discrète.

Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture, avait-il confiance en votre capacité à succéder à Raphaël Enthoven ?

OPA avait la certitude d’avoir pris un gros risque avec moi. Il m’a dit : tu es trop jeune, personne ne te connaît. Il pensait que l’émission marchait parce que c’était Raphaël Enthoven. Il voulait la confier à Luc Ferry, Bernard-Henri Lévy. Raphaël lui expliquait que c’était la démarche de l’émission qui était plébiscitée, pas un nom. Une de mes plus grandes fiertés, c’est d’avoir prouvé qu’elle reposait bien sur une démarche. Son succès croissant, c’est un miracle quotidien. Un million 200 téléchargements par mois ! C’est drôle, parce que c’est presque à contre-emploi. Il y a des émissions dont le seul but est d’être écoutées et qui n’y arrivent pas.

Pourquoi avoir choisi de passer le redoutable concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure ?

Je voulais faire du cinéma. Le jeu, c’est une manière d’agrandir sa propre vie. Mais mes parents me l’ont interdit. Mon père, archiviste, et ma mère, femme au foyer, avaient peur que je n’aie pas de travail. Alors, j’ai fait des études d’architecture, après le bac. Mais c’était trop scientifique, pas assez créatif. Je suis devenue folle ! Au bout de six mois, j’ai arrêté. Un ami préparait Normal sup. Il m’a donné l’idée de préparer le concours de l’ENS. Pendant six mois, j’ai vendu du fromage à Auchan parce qu’il fallait que je travaille. Comme je m’ennuyais derrière le stand, j’ai lu mes premiers bouquins de philo, j’ai découvert Proust. Arrivée en prépa, je me suis laissé prendre au jeu. Le goût pour la pensée, la philo, la littérature a pris le dessus. Et j’ai préparé le concours philo qui me paraissait complètement improbable à avoir. C’est mon endurance qui m’a fait courir, plus que l’espoir d’y parvenir.

Vous n’êtes pas très rebelle.

Pourquoi ne leur ai-je pas désobéi ? C’est justement la question que je me pose ! M’en être rendu compte maintenant me donne du courage pour faire plus de choses.

Avec votre physique, vous pourriez vous lancer dans le cinéma, jouer les Kill Bill…

C’est marrant, on m’a déjà demandé de faire ça ! Nous verrons, je crois beaucoup aux rencontres. Je passais l’agrégation de philo et mon prof de philo à l’ENS m’a transmis un mail qu’un certain Raphaël Enthoven avait envoyé à ses anciens profs en disant qu’il cherchait un collaborateur pour son émission… Sans savoir si j’aurais l’agrégation de philo, que je n’ai finalement pas eue et que je n’ai pas cherché à repasser, sans savoir si ça allait durer deux mois ou sept ans à France Culture, j’ai pris la décision de venir. J’aime ces moments où le cœur, l’intuition parlent.

Vous considérez-vous comme une philosophe ?

Plus ça va et plus je me dis qu’être philosophe, c’est un moment de sa vie qui est appelé à être dépassé. Un philosophe cherche un sens ou a le courage de reconnaître qu’il n’y a en pas. Ça, c’est ce que je pense. On n’a pas demandé à naître. On est là pour rien. On va mourir. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? L’absurde de base. C’est ce qui me plaît dans la vie, sa gratuité. Aujourd’hui, peut-être n’ai-je plus trop envie de donner la parole des autres, mais plutôt d’essayer de trouver la mienne. J’ai envie de créer plutôt que de questionner.

Quelle question se posent les philosophes ?

Pourquoi est-ce que je fais de la philo ? A quoi sert la philo ?

Quelle question restée sans réponse vous posez-vous encore ?

Pourquoi ai-je autant envie d’être en vie ?

Une question que vous vous posiez, enfant, a-t-elle changé votre vie ?

C’est plutôt de n’avoir pas pu poser la question que j’aurais aimé poser. De n’avoir pas entendu ce que j’aurais voulu entendre. C’est mon silence et celui des autres qui m’a fait bifurquer. C’est assez intime…


(*) Pour assister à l’enregistrement à partir de 20h, réserver par courriel : contact@lesrencontresplacepublique.fr