Médias/Télé

RENCONTRE

S'il fallait n'en choisir qu'une, elle serait celle-là. Quoiqu'elle s'en défende, Arlette Vincent, qui fit partie de ses premières speakerines, est sans aucun doute la figure emblématique de la télévision belge. «On a été durant un certain temps des petites vedettes dans ce pays, admet-t-elle tout au plus, mais pas des stars.»

Styliste de formation, celle qui incarne aujourd'hui encore dans bien des esprits l'indéboulonnable «Jardin extraordinaire», s'est retrouvée à la télévision plus par bravade que par réelle vocation. «C'était encore du temps de la TV expérimentale, l'INR organisait un examen pour recruter des présentatrices et un ami de mes parents m'avait mis au défi de m'y présenter.» Aussitôt dit, aussitôt fait. Apparue sur le petit écran peu avant l'Expo universelle de 1958, elle ne le quittera qu'en décembre 1991.

Acrobaties

La télé en était à ses balbutiements et s'inventait pour ainsi dire au jour le jour. Parmi ses concepteurs, beaucoup sont issus du monde du théâtre comme Louis-Philippe Kammans, alors directeur des programmes. Tout se faisait en direct depuis les mythiques studios de la place Flagey que se partageaient alors radio et télévision. «On y faisait tout», se remémore-t-elle avec nostalgie. «Les JT, les dramatiques... Il fallait déménager sans cesse, on disposait de petits tabourets pour s'asseoir sans perdre de temps. Il y avait un petit ascenseur de service où l'on pouvait se retrouver nez à nez avec un âne si d'aventure une émission sur les animaux était programmée. C'était magique même si cela demandait beaucoup de travail et de patience, parce qu'à l'époque la télévision était une machinerie très lourde, ne fût-ce qu'au niveau technique. Mais tout le monde était enthousiaste et avait à coeur de réaliser du bon travail. Une fois la soirée terminée, on se retrouvait dans une petite taverne en face des studios pour prendre un verre ensemble.»

Le déménagement vers Reyers début des années 70, regrette-t-elle, va briser ce lien. «Le bâtiment tel qu'il a été mis en place a un côté un peu concentrationnaire qui nuit à la qualité des relations entre les gens, chacun travaillait dans son coin et on ne se croisait plus qu'au hasard d'un ascenseur. De plus, j'ai toujours pensé qu'installer la RTB sur un site qui fut le siège d'exécutions proférées par les nazis n'était pas une bonne idée.»

Loin d'être des potiches, le travail des présentatrices d'alors exigeait une vraie préparation, explique-t-elle. On travaillait en direct, sans prompteur et donc sans filet. «On recevait les annonces tapées à la machine huit jours avant la diffusion et nous devions les mémoriser. Et c'était du costaud, j'ai appris plein de choses. Et puis les régisseurs nous reprenaient sur les fautes de français, la façon de parler. Il n'y avait pas d'école pour ça. Fort heureusement, le public nous a pardonné toutes nos petites bêtises, nos hésitations.»

Touche-à-tout

Payée au cachet - «qui étaient très petits» -, elle continuera un certain temps à exercer en parallèle ses talents de styliste. Puis, petit à petit, vont s'étoffer ses missions télévisuelles: émissions de jazz, de cinéma, de variétés... s'enchaînent ainsi, qui lui permettront de côtoyer Jacques Brel à diverses reprises lors d'émissions réalisées dans les casinos d'Ostende et de Knokke. «Il y avait aussi plein de petites activités lucratives à côté de la télé proprement dite. On nous demandait de participer à des inaugurations, etc. Mais nous devions obtenir l'autorisation de la direction et il ne pouvait en aucun s'agir d'événements à caractère publicitaire. Tout au long de ma carrière, j'ai eu la chance de pouvoir faire diverses petites choses en dehors du travail de speakerine qui, à la longue, était un peu court.»

Pour l'anecdote, on notera qu'en 1975, afin d'entrer dans le cadre légal de la chaîne nationale, Arlette Vincent sera obligée de passer un examen écrit et oral dont le but, après plus de quinze années de métier, était de juger son aptitude à faire de la télévision...

Dans son «Jardin»

Entamée en 1965, la saga du «Jardin extraordinaire» contribuera bien évidemment à renforcer le lien qui unit la présentatrice au grand public. Familiale, l'émission réalise chaque dimanche de faramineuses audiences. Faute de chaînes concurrentes et de télécommande à distance, la tentation du zapping s'en trouvait, il est vrai, fort restreinte. Mais tout de même, son succès est remarquable.Au-delà de la période où les animaux étaient présents sur le plateau (ce qui fut le cas jusqu'en 1978), c'est lorsqu'en 1985 elle reprendra l'émission en tant que productrice-animatrice - après l'avoir délaissée trois années durant pour regoûter à l'incomparable plaisir du direct en se consacrant à l'émission quotidienne «Plein Jeu» - qu'Arlette Vincent va véritablement imprimer sa patte au «Jardin». Avec douceur mais fermeté, elle n'a de cesse de rappeler aux téléspectateurs leurs responsabilités face à la dégradation de notre environnement et le lien vital qui nous unit à la nature.

Sur ce riche passé, elle ne nourrit aucune amertume, préférant cultiver les bons souvenirs aux moments difficiles. Aujourd'hui retirée dans sa verte retraite du Brabant wallon, Arlette Vincent coule des jours heureux, occupant ses temps libres en préparant des confitures ou en faisant partager à ses petits-enfants sa passion pour la peinture et le dessin. «J'essaie d'affiner leur regard, parce que je trouve que l'oeil glisse tellement vite sur tout à l'heure actuelle. Il faut apprendre à prendre le temps de s'asseoir et de respirer un grand coup pour se sortir du tumulte du monde».

© La Libre Belgique 2003