Bébé rivé à la télé, ado accro de la vidéo ?

Laurence Dardenne Publié le - Mis à jour le

Médias/Télé

entretien

Que sait-on, à l'heure actuelle, des effets chez les adolescents puis chez les adultes d'une consommation excessive de télévision chez les bébés ?

Il n'existe pas d'étude spécifiquement centrée sur les relations entre la consommation de télé chez le bébé et les comportements de l'adolescent et de l'adulte. Nous sommes plus dans les hypothèses plausibles. Nous ne disposons pas encore du recul suffisant pour apporter des conclusions définitives. Cela dit, dans de nombreux domaines, le recul est suffisant sans que l'on puisse pour autant pouvoir avancer des conclusions définitives, comme en ce qui concerne l'influence de la violence des écrans sur les comportements, où plusieurs écoles s'affrontent. Ce sont des domaines très compliqués à étudier car de nombreux facteurs interviennent.

A défaut d'étude, quelles sont à ce jour les hypothèses plausibles ?

Il existe de forts indices observés en clinique qui indiquent en effet qu'une relation privilégiée précocement établie avec les écrans a une forte probabilité de se maintenir tout au long de la vie.

Qu'est-ce que cela signifie plus particulièrement pour l'adolescent ?

On sait que l'adolescence est une période de crise. L'adolescent a le plus souvent une relation difficile avec ses parents, avec l'environnement et la tentation est grande pour lui de renouer avec les modes de relations privilégiées qu'il avait étant tout petit, de se rassurer comme il se rassurait lorsqu'il était un jeune enfant. L'adolescence est à la fois un moment de tension vers l'âge adulte et un moment où les enjeux de la petite enfance reviennent au-devant de la scène. Donc, un enfant qui est rassuré précocement avec les écrans, parce qu'il avait davantage de relations avec les écrans qu'avec les adultes aura, à l'adolescence, tendance à renouveler sa relation avec les écrans et donc à chercher davantage une interaction avec les écrans qu'avec les camarades ou les adultes.

Lorsque vous évoquez les écrans, faites-vous une distinction entre la télé, l'ordinateur, les jeux vidéos, Internet, le GSM ?

De fait, il y a une différence puisque les jeunes n'utilisent pas ces écrans pour le même usage. Cela dit, aujourd'hui les écrans privilégiés des jeunes sont ceux de la télévision, via les programmes télévisés ou la console, et les ordinateurs.

N'existe-t-il aucun programme télé qui soit adapté au bébé ?

Disons qu'il existe des programmes télés moins inadaptés que d'autres. Encore faut-il préciser ce que l'on entend par "bébé". Un enfant de moins de trois ans ne peut pas comprendre un enchaînement au-delà d'une minute, voire 30 secondes. Par conséquent, pratiquement tous les programmes pour enfants sont inadaptés aux bébés. En outre, du point de vue des images, les bébés ne font pas la différence entre les programmes pour adultes et ceux pour enfants. Les programmes pour adultes ont souvent des ruptures sonores qui peuvent effrayer le tout-petit alors que dans les programmes pour enfants, il n'y a généralement ni rupture sonore ni rupture de plan trop brutale. Si l'on peut dire que les programmes pour enfants sont moins inadaptés aux bébés que les programmes pour adultes, ils ne sont pas pour autant adaptés dans la mesure où un bébé a quand même besoin de construire sa relation au monde en interagissant avec tous ses sens. Si vous offrez un jouet à un bébé, il va tout de suite le flairer, le porter à la bouche, le secouer, le taper sur le sol pour voir s'il fait du bruit... On voit donc bien que le bébé a besoin d'interagir avec tous ses sens. On sait aujourd'hui que c'est la condition pour qu'il construise une image de lui-même dans son corps et une image des autres. Or les programmes pour bébés ne permettent pas du tout l'interaction.

Quelles sont les conséquences immédiates d'une exposition prolongée aux écrans chez un tout-petit ?

Il existe à ce propos des études qui démontrent que le bébé gros consommateur de télé a un schéma corporel et une représentation de lui-même perturbés. Souvent, ces enfants évoluent vers l'obésité.

L'obésité n'est-elle pas avant tout liée au fait que le bébé qui regarde la télé ne bouge pas et est influencé par les publicités pour des aliments pas toujours équilibrés qu'il consomme devant ce même écran ?

Bien sûr, mais c'est également coordonné avec un trouble de la représentation de soi dans l'espace. Il y a incontestablement une perturbation du schéma corporel avec des troubles de l'alimentation, boulimie/anorexie. D'autres études ont montré que le petit enfant avant trois ans qui regarde beaucoup la télé a un développement du langage moins rapide et moins complet que celui qui regarde moins la télé. Ce qui est compréhensible, puisque, à la TV, la parole n'est pas adressée. Il faut toutefois distinguer la nature des programmes et le principe de la télé en continu... En effet, il ne faut pas dire que regarder la télé vingt minutes avec un bébé va le perturber. En revanche, nous disons que le flux télévisuel pour les bébés est un piège pour les parents, parce que ceux-ci ont l'impression que leur enfant reste tranquille quand il regarde la télé, mais le problème est que lorsqu'ils arrêtent la télé, le bébé est très vite énervé. C'est un cercle vicieux qui s'installe et qui relève de l'installation d'une forme d'addiction au sens d'une habitude. L'enfant est tellement habitué d'établir avec le monde une relation qui passe par l'écran qu'il trouve de moins en moins d'intérêt à d'autres activités.

En aucun cas, selon vous, il ne faudrait installer un bébé devant le petit écran avant trois ans ?

Je ne suis pas le seul de cet avis. L'académie américaine de pédiatrie déconseille formellement la télé avant l'âge de trois ans. C'est l'unanimité face à quelques personnes qui ne défendent pas cette thèse.

La conférence ce jeudi à 20h. Posez vos questions en direct à Serge Tisseron

Laurence Dardenne