Médias/Télé Pendant plus d’une décennie, il a incarné l’info de TF1, puis de France 2. Depuis, Bruno Masure n’a rien perdu de sa verve. Intelligent trublion, il parle à la DH de la politique spectacle et de télé sans mâcher ses mots

Il a "désinformé la France durant 20 ans et fait élire Mitterrand." Ce n’est pas nous qui le disons, mais Bruno Masure, dans sa courte autobiographie twitterienne. Aaaah les réseaux sociaux, Twitter, cette sphère impitoyable où tout peut être écrit, où la critique est dégainée plus vite que son ombre. Bruno Masure, pendant 13 ans vedette du 20 heures (de TF1 puis de France 2) et récompensé à cinq reprises d’un 7 d’or (du présentateur préféré des téléspectateurs), est devenu l’un des agitateurs les plus populaires du Web. Journaliste il était dans le petit écran - et même avant - journaliste il le restera, sur la toile ou sur papier, à l’heure où il publie un nouvel ouvrage, Elysée Academy (aux éditions Hugo&Cie).

Le journaliste, qui déclarait déjà par écrit en 1987 "la télé rend fou mais j’me soigne" s’attaque cette fois aux dérives de la politique-spectacle. C’est drôle et sans concession. Il est comme ça, Bruno Masure, à 69 ans : il parle franco. On lui a proposé de revenir à la présentation du 13 heures de France 2 en 2000 (trois ans plus tôt il était évincé de son siège), il a refusé. "J’ai été très content, c’est un métier sympa, valorisant, très bien payé et tout. Il y a plein d’avantages. Mais quand j’ai démarré, je pensais faire un an ou deux à la présentation. 13 ans c’est très, très bien. J’avais le sentiment d’avoir fait le tour de la question."

Des questions, il s’en pose d’autres. Comme l’avenir de l’élection présidentielle française. En 2002, Bruno Masure publiait Loft présidentiel, au moment où Jean-Marie Le Pen débarquait au second tour de l’élection. "C’était au moment où le vrai Loft s’était installé sur M6. Ça m’avait beaucoup énervé, consterné", sourit-il… "Entre-temps, ça a prospéré. Comme j’ai toujours été très intéressé par la politique, ça m’amusait plus d’imaginer aujourd’hui comment on pourrait mettre en place une élection présidentielle sans campagne. On voterait depuis son canapé, devant sa télévision. Quand on y réfléchit, ce n’est pas totalement aberrant. Tous les partis politiques sont ruinés, il y a eu de grosses menaces d’attentats dans les meetings. Les gens qui vont dans les meetings sont convaincus d’avance. Bref, c’est beaucoup d’argent et d’énergie dépensés pour rien. Peut-être qu’un jour mon cauchemar se réalisera !" sourit-il à moitié.

Depuis plusieurs années, l’élection ne se fait-elle de toute façon pas déjà à travers la télévision ?

"Oui, le phénomène est croissant. Il y a 20 ans, une émission comme celle de Karine Le Marchand, Une ambition intime (où elle recevait, sur M6, tous les politiques influents sur un canapé, pour leur faire parler de leur vie privée, NdlR) , ce n’était pas imaginable ! Je suis quelqu’un qui aime la politique au bon sens du terme. Et une élection présidentielle est quelque chose de très sérieux. On désigne quelqu’un qui est chef des armées, qui va s’occuper de nos retraites,…Le but du jeu n’est pas d’élire celui qui est le plus sympa, le plus drôle, qui a la femme la plus gentille ou le chien le plus rigolo ! On est comme aux États-Unis avec 15 ans de retard. On est sur cette pente-là : beaucoup dans la communication…"

Avec une pipolisation de la politique… Cette politique-spectacle que certains, dont vous, regrettent…

"Quand j’ai commencé à écrire ce livre, l’émission de Karine Le Marchand n’était pas encore sur antenne. Je ne le lui reproche pas, elle a fait un bon coup, tant mieux pour elle ! Ce qui me navre c’est qu’un homme politique comme Fillon, qui disait à l’époque qu’il n’irait jamais chez Ruquier parce que ce n’est pas sérieux, est allé chez Le Marchand pour parler de ses sourcils ! Idem pour Mélenchon, qui n’a pas de mots assez durs pour les médias et qui dénonce - il a raison d’ailleurs - la médiacratie , qui était pourtant le premier à se jeter dans les bras de Karine Le Marchand ! Ce qui me perturbe, ce n’est pas le fait que ces émissions existent. C’est que tous sont complices de cette pipolisation."

Vous n’êtes pas tendre avec les politiques dans votre livre. Y’en a-t-il un ou deux que vous trouvez cependant sympathiques, même si ce n’est pas ce qu’on devrait regarder en premier ?

"Quelqu’un comme Sarkozy, que j’ai beaucoup fréquenté avant - maintenant je me suis retiré sur mes terres (sourire) -, même si je n’aurais pas envie de voter pour lui, est très sympathique dans le privé. Je pourrais partir en week-end avec lui, il a un humour ravageur ! La plupart des hommes et des femmes politiques sont sympas dans le privé. Souvent plus drôles que l’impression qu’ils peuvent donner. Pour être tout à fait sincère, il y a au moins 15 ans, j’étais sorti d’un déjeuner avec des confrères et François Fillon en disant que ce dernier était de loin le mec le plus sérieux que j’avais rencontré ! J’étais assez séduit. Il n’est vraiment pas drôle, c’était même pire à l’époque, même pas sympa. Mais sur le fond, je le trouvais le plus structuré de tous. Je fais partie des gens qui ont été extrêmement déçus de tout ce qui se passe depuis 2-3 mois. Je pensais que Fillon était quelqu’un qui avait au moins comme qualité l’intégrité."

Le fait que le feuilleton Fillon soit passionnant à tel point qu’on ne parle plus que de ça dans cette élection présidentielle, ça vous désole beaucoup…

"Oui. Même si je ne vais pas être hypocrite, moi-même, ça me passionne. Mais d’un point de vue démocratique, c’est consternant ce qui se passe. Déjà beaucoup de Français se réfugient dans l’abstention en disant que ce sont tous des nuls, qu’il n’y a pas un politicien pour rattraper l’autre… J’entendais dernièrement un confrère dire qu’on n’imprimait pas ce que Benoît Hamon disait, qu’on n’entendait pas sa campagne. Mais je trouve ça totalement de mauvaise foi ! S’il parle dans le vide, c’est parce qu’aucun média ne relaie ce qu’il raconte. Cela fait 3 semaines qu’on ne parle que du Fillongate. Les autres continuent de faire campagne et ont bien du mérite !"

Quand on est présentateur du JT, est-on beaucoup sollicité par les hommes politiques ?

"C’est plus compliqué pour moi car pendant une dizaine d’années j’ai été journaliste politique. Donc je les connaissais tous par cœur. C’est un peu une tradition française, on fait des déjeuners politiques où on se voit beaucoup les uns, les autres. Pendant les voyages officiels, on se côtoie toute la journée, on est dans les mêmes hôtels etc. Des liens se créent. Et c’est ça qui est compliqué à gérer. Il ne faut pas que ça devienne de la complaisance. Mais en même temps, ce n’est pas désagréable d’être proche des hommes politiques car c’est même un moyen d’avoir des informations avant les autres. Ce qui est compliqué, c’est de garder la distance, on est toujours sur le fil du rasoir. Quelqu’un comme Hollande, je le connais depuis 30 ans, je l’ai connu quand je suivais le parti socialiste. J’ai gardé son 06 (numéro de portable). Et aujourd’hui, on échange des SMS régulièrement. C’est marrant de pouvoir communiquer avec le président de la République. C’est assez sympa !"

Vous avez toujours dit que vous n’étiez pas dans le moule. C’est ça qui vous a coûté votre fauteuil de présentateur du JT sur France 2, en 1997…

"Le jour où la princesse Diana a eu la mauvaise idée de mourir, moi j’étais les pieds sur le frein mais on en a fait des tonnes et des tonnes ! J’étais loin d’être d’accord sur tout ce qu’on faisait. Quand j’expliquais que c’était anormal de faire 20 minutes dans le journal sur Lady Di, on me regardait avec des yeux ronds comme si j’avais abusé des champignons hallucinogènes ! (Rires) J’étais très minoritaire. J’ai présenté des journaux qui resteront ma honte - où on a raconté n’importe quoi, notamment à la mort de Diana -… mais je les assume. Ce qu’on peut m’objecter - et c’est tout à fait juste - c’est que si c’était vraiment douloureux, j’aurais pu démissionner. Mais c’est comme ça… Pareil le jour où Yves Montand nous a quittés, le journal de Claire Chazal était consacré à 100 % à Yves Montand. Les gens qui n’en avaient rien à faire d’Yves Montand, ils n’ont pas eu une information ! Il faut garder raison et ne pas basculer dans la folie. Mais ça ne s’est pas amélioré."


"À la place de Delahousse, je ferais la même chose"

La télé, Bruno Masure ne cherche pas à y revenir. Mais il continue à la scruter, pour s’informer (bien ou mal)…

"Je ne regrette pas souvent mes tweets. C’est vrai que parfois on réagit un peu instinctivement comme on peut s’engueuler dans un embouteillage et traiter quelqu’un de connard. On se dit après que ça ne sert à rien, mais en même temps on ne regrette pas de l’avoir traité de connard car on le pense vraiment !" Ce que Bruno Masure pense donc réellement de ses confrères, croisés à l’époque ou non dans les couloirs de TF1 et France 2, il le dit haut. Parfois fort sur la Toile. Mais sans amertume, insiste-t-il. "Je ne veux pas donner l’impression d’être celui qui donne les bons points et les mauvais points".

David Pujadas et Laurence Ferrari (ses bêtes noires sur Twitter) : "Ce n’est pas du tout de l’aigreur ou de la jalousie. Certains disent que j’aurais voulu être à sa place à Pujadas et que c’est pour ça que je gueule. Pas du tout. Quand je critique la télé, ce n’est pas pour dire que je serais mieux. Mais c’est la façon dont on traite l’information qui m’exaspère. Surtout quand on est sur le service public. J’ai une haute idée du service public, j’ai quitté TF1 pour France 2 en perdant 30 % de mon salaire. J’ai prouvé que j’y tenais ! Quand je vois le service public qui fait n’importe quoi, ça m’énerve en tant que citoyen. Quand je vois que TF1 fait souvent des journaux plus sérieux que France2, ça me peine beaucoup !"

Jean-Pierre Pernaud : "Ce n’est pas mon problème. Il répond clairement à une demande puisque pratiquement un téléspectateur français sur deux le regarde à 13 heures. Mais, pour moi, c’est le contraire du journalisme ! Jamais un mot de politique étrangère, à moins qu’un chef d’État se fasse assassiner. C’est vraiment n’importe quoi ! En même temps, on ne peut pas comparer Le Monde diplomatique et Closer !"

Karine Le Marchand : "Elle a réussi l’exploit de rendre Marine Le Pen sympathique, souriante. Comme si elle était une femme tout à fait ordinaire, comme NKM ou Martine Aubry. Ce qui est terrifiant, c’est, je pense, que Karine Le Marchand ne s’en est pas rendu compte ! Je pense qu’elle est un peu irresponsable."

Laurent Delahousse : "Je serais à la place de Laurent Delahousse actuellement, je ferais en gros la même chose. Parce qu’il y a des pesanteurs autour du présentateur."

Jean-Pierre Elkabbach : "Quand je vois qu’à 79 ans il était toujours en poste (sur Europe 1), ça m’afflige ! Si tout le monde avait le même comportement, si tout le monde s’accrochait à son travail jusqu’à 80 ans, on n’engagerait plus un journaliste ! Les gens ont peut-être envie aussi de voir des têtes nouvelles. Ils ont vu Patrick Poivre d’Arvor pendant 20 ans, peut-être que cela aurait pu s’arrêter au bout de 15 !"

Michel Drucker (chez qui il a été chroniqueur de 1999 à 2003) : "Il a réussi à renouveler ses chroniqueurs, je trouve ça bien. Tant que ça marche ça va. Mais le jour où l’audience ne sera pas au rendez-vous, il sera débarqué sans ménagement comme les autres. C’est une industrie avant tout qui est destinée à fournir des bénéfices. Même sur le service public."

Le salaire du présentateur du JT : "Oui, je pense que c’est disproportionné. En même temps, on ne connaît pas les chiffres exacts. Ceux qui gagnent bien leur vie n’aiment pas raconter le montant du chèque. Quand ça s’est terminé en 1997, j’étais à 80.000 francs français, environ 10 - 12.000 euros bruts. Je pense que maintenant c’est beaucoup plus. C’est un peu comme le football ou le cinéma…"