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Lisez également le portrait de Charb, Cabu, Wolinski et les autres, cette "génération décapitée".

Charlie Hebdo” est l’enfant d’une interdiction et d’un esprit, celui “Bête et Méchant” de l’hebdomadaire “Hara-Kiri”, fondé en 1960 par Georges Bernier (alias le professeur Choron) et François Cavanna. Rassemblant, outre les fondateurs, des personnalités comme Cabu, Reiser, Fred, Gébé, Willem, Delfeil de Ton, l’hebdo passe l’actualité au vitriol avec un humour outrancier qui détone et détonne dans la France gaullienne. "Hara-Kiri" ne respecte rien, ni personne et ne recule devant aucun obstacle pour rire, et faire rire de tout - ce qui vaut au titre deux interdictions.

Le 16 novembre 1970, le journal barre la couverture du numéro 94, d’un titre iconoclaste : “Bal tragique à Colombey : 1 mort”. Le Général de Gaulle vient de s’éteindre à Colombey-les-deux-églises. Deux mois plus tôt, 146 personnes avaient péri dans l’incendie d’un dancing. En s’amusant à parodier la presse populaire pour évoquer la mort du grand Charles, “Hara-kiri” a provoqué la colère du pouvoir. Le ministre de l'Intérieur Marcellin décrète l'interdiction, définitive, de l'hebdomadaire pour "pornographie".


On prend les mêmes, on recommence

“Hara-Kiri” est mort. Toujours publié par les éditions du Square, “Charlie Hebdo”, le remplace la semaine suivante, avec la même équipe. Pas moins irrévérencieux que son devancier, “Charlie Hebdo”, dans l’air du temps soixante-huitard, se classe parmi les meilleures ventes de la presse française, tirant allégrement au-delà des 100 000 exemplaires. “[…] Quand je cherche ce qui, depuis vingt ans, a marqué un renouvellement, traduit une nouvelle sensibilité, répondu au besoin d’une nouvelle couche de lecteurs, je ne vois qu’une véritable création, ‘Charlie Hebdo’”, estimera l’écrivain journaliste Françoise Giroud en 1972 dans son ouvrage “Si je mens” (1).

Au mitan des années 70, pourtant “Charlie” entame son déclin. Peut-être est-ce dû au fait que l'esprit provocateur du journal paraît moins nécessaire, sous Giscard, alors que les mœurs et la paroles se libèrent. Le titre devient un gouffre financier, sa périodicité est fluctuante. Le journal met la clé sous le paillasson en décembre 1981. Pas dans la discrétion. Pour évoquer cette disparition, Michel Polac a invité une partie de l'équipe sur le plateau de son émission, "Droit de réponse". L'équipe de Charlie et surtout le Professeur Choron, bien imbibé, que l'on avait (im)prudemment laissé dans son coin, y provoque un scandale dont on parle encore aujourd'hui. Le journal publie un dernier numéro, en 1982, avant que la flamme s'éteigne, pour de bon (croit-on). "Je ne vois rien sur le marché français (et encore moins ailleurs) qui puisse (…) être comparé (à "Charlie"). Résultat : vous ne l'achevez pas. Bande de cons. Crevez.", peste Cavanna.


Barre à gauche, indépendance toute

Dix ans se passent avant que “Charlie Hebdo”, ranimé par Gébé, Cabu, l'artiste comique Philippe Val et le chanteur Renaud ­ - qui financent le premier numéro - sorte à nouveau de presse. Une nouvelle société d'édition est créée qui porte le nom de… "Kalachnikov" - ce dont, avec le recul, on préfère rire pour ne pas en pleurer.

Il faut croire que le retour de "Charlie" était attendu : le premier numéro tire à 120 000 exemplaires. Gébé est le directeur de la publication, Philippe Val rédacteur en chef, Cavanna directeur de conscience. On y retrouve les textes et dessins des Cabu, Wolinski, Siné et Willem, de Tardi, mais aussi de “petits nouveaux” comme Charb, Tignous,Riss, Luz, Lefred-Thouron, le Flamand Kamagurka… Viendront s’y adjoindre, plus tard, Jul, Joann Sfar (brièvement) et Riad Sattouf.

Charlie” reste un journal satirique, sans dieu ni maître, qui fait la part belle au dessin de presse au vitriol. “Les dessinateurs restent la colonne vertébrale du journal”, affirmait Charb à “Libé”, en 2009. La différence avec le "Charlie" première mouture est que l’ hebdo se positionne clairement dans le (très large) champ gauche. En page quatre, Val commente un fait d’actualité. Oncle Bernard (Maris) y tient une chronique économique "hétérodoxe", Michel Polac une chronique littéraire. “Charlie” parle de politique nationale, internationale, d'économie, de culture, brocarde le sport, avec humour (corrosif), mais pas seulement.

Il propose des reportages dessinés - un genre dans lequel Cabu et Luz excellent - et investit dans le journalisme d’investigation.

“Charlie”, surtout, reste farouchement indépendant : il ne dépend d’aucun groupe de presse, ni financier, ne perçoit pas d’aide d’Etat, la publicité est non grata dans ses pages.

La vie de la rédaction n’est pas un long fleuve tranquille : l'actualité, sa perception et son commentaire offre autant d'occasions de s'engueuler copieusement. "Charlie doit être un instrument de lutte contre la connerie. A part ça, on est en désaccord sur tout", résume Luz, dans "Libération". La personnalité et les positions de Philippe Val (qui soutient le bombardement de la Serbie par l'Otan, les Verts aux européennes, épingle l'extrême gauche, ménage Israël, appelle à voter oui au traité constitutionnel européen…), pas toujours partagées par l’aile gauche de la rédaction, n’y sont pas étrangères.

En juillet 2008, les prises de becs vireront même au conflit fratricide, quand Val divisera la rédaction en signifiant son licenciement à Siné auteur dune blague douteuse sur la prétendue conversion de Jean Sarkozy, “fils de” au judaïsme.


Charlie n’épargne personne

L'affaire Siné a laissé des traces. En 2009, Val, de plus en plus contesté, devenu un "ami" de Sarkozy, quitte “Charlie” pour prendre la direction de France Inter. Riss et Charb l’anar prennent les rênes du journal, l'un étant directeur de la rédaction, l'autre de la publication. Sur le fond, rien ne change vraiment. La gauche molle, les Verts, la droite, le grand capital, les sportifs, les stars du show-biz, mais surtout l'extrême droite sont ses cibles de prédilection, de même que les religions. Toutes les religions.

Les catholiques et les juifs ultras ont été épinglés par “Charlie” plus souvent qu’à leur tour. Les cathos intégristes, proches de l'extrême droite une intenté une douzaine de procès contre "Charlie". Moins retentissants toutefois que celui que lui intente les organisations musulmanes, en 2007. En 2006, “Charlie Hebdo” avait en effet décidé de publier les caricatures du prophète Mahomet, parues dans un journal danois, qui avaient provoqués un tollé dans le monde musulman. En couverture, Cabu avait dessiné un Mahomet atterré se lamentant : "C'est dur d'être aimé par des cons". En mars 2007, la justice relaxe le journal, bétonnant le droit au blasphème. Une victoire pour "Charlie". Mais une victoire à la Pyrrhus.

Car ses auteurs sont désormais directement menacés par les intégristes. Les locaux du journal seront incendiés en 2011, les dessinateurs et les plumes du journal placé sous protection, comme sa nouvelle adresse, anonyme, du boulevard Richard Lenoir. Sans que cela ne permette d’éviter la tragédie de ce 7 janvier 2015, quand des hommes armés pénètrent dans le bâtiment et décapitent la rédaction. Charb, Cabu, Wolinski , Tignous et Honoré tombent sous les balles des terroristes, comme sept autres personnes.

Le coup de grâce pour “Charlie Hebdo”, qui ne vendrait plus que quelque 50 000 numéros par semaine, et était déjà prêt de déposer le bilan? On parie le contraire. Ceux qui restent ont annoncé que "Charlie" reparaîtrait, mercredi prochain, avec un tirage d'un million d'exemplaires. Tout journal de mécréants qu’il soit, “Charlie” a toujours pris un malin plaisir à ressusciter.

(1) Citée dans "Le dictionnaire de la bande dessinée", de Patrick Gaumer