Médias/Télé

Après bien d'autres pays, la France a vu arriver cette semaine ses premiers quotidiens gratuits. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'opération n'a pas été une simple formalité. Si ailleurs, l'intrusion de ce nouveau segment de presse avait bien suscité interrogations et critiques, en particulier de la part des titres payants, ici, c'est à un véritable affrontement que l'on a assisté entre, d'une part, le groupe suédois Metro, bien décidé à lancer au plus vite son journal à Paris et à Marseille (où un autre gratuit, `Marseille Plus´, faisait son entrée le même jour), et, d'autre part le syndicat du Livre CGT, bien décidé à entraver ce projet aussi longtemps que ses inquiétudes relatives aux conditions de production et de diffusion des gratuits ne sont pas levées. Résultat: 50 000 exemplaires de `Metro´ détruits à Marseille, une distribution chahutée en différents endroits de Paris, etc.

INOFFENSIFS, LES GRATUITS?

Mardi, malgré quelques perturbations sur la Canebière et dans les rues de Paris, la situation s'était un peu calmée, le quotidien `Metro´ étant distribué presque normalement. Ce qui ne signifie pas que la contestation se soit essoufflée. Bien au contraire. Elle a été relayée par les journalistes, qui se sont fait l'écho des craintes du syndicat, mais ont surtout pris soin de rappeler en quoi cette presse peut nuire à la presse classique. Sous couvert de se faire passer pour des journaux (par le format, par le papier, etc.) et de s'adresser à une cible différente des payants (les jeunes et les femmes prioritairement), les gratuits se disent inoffensifs pour les autres titres.

C'est oublier, comme le souligne `Libération´, que les expériences à l'étranger ont montré une baisse de 5 à 7 pc en moyenne des ventes des autres journaux, en particulier parmi les titres populaires et les titres régionaux (ce qui, soit dit en passant, n'est pas encore le cas chez nous puisque le dernier Cim fait une nouvelle fois la part belle à `La Dernière Heure´, seul titre francophone en hausse en 2001). Dans certains pays comme la Suède, certaines faillites de journaux seraient même déjà attribuées aux gratuits.

Et puis, au-delà de ces considérations, il y a les questions que le `produit´ lui-même pose. D'abord sur le plan éthique. `Les gratuits ont l'apparence de quotidiens d'information, l'odeur et l'allure du papier journal, mais la ressemblance avec les quotidiens d'information s'arrête là´

Note Serge July dans l'éditorial de `Libération´. Qui relève également cette différence fondamentale que `les quotidiens nationaux sont des machines à produire de l'information, à la traiter, à la vérifier, à l'analyser. Ces équipes, avec bureaux et envoyés spéciaux dans le monde entier, reporters et enquêteurs, ont un prix.´

Dans `Le Monde´, l'éditorialiste s'interroge même si ce n'est pas dévaloriser l'information que de la rendre gratuite. `N'est-ce pas induire que le journalisme n'apporte aucune plus-value?´, se demande-t-il.

Pour le syndicat CGT, c'est surtout l'opportunisme économique de ces `flibustiers´ de la presse comme les appelle Serge July qui pose problème. `Imprimés parfois à l'étranger, distribués en dehors des NMPP (l'entreprise chargée de la distribution de la presse en France, NdlR) et pratiquant le dumping en matière de publicité, ils créent une inégalité économique fondamentale entre les vrais quotidiens et le papier journal´, enchaîne-t-il. On retrouve le même son de cloche dans `Le Monde´ où l'on affirme que la gratuité n'est pas sans dangers pour la presse écrite, dont chacun sait qu'elle repose sur un équilibre fragile. `La concurrence y est libre, légitime, souhaitable comme dans tous les secteurs. Encore faut-il qu'elle s'exerce dans d'égales conditions´, souligne encore le quotidien.

La crise ne fait que commencer. Le syndicat a d'ailleurs promis de nouvelles actions. Sans l'intervention du politique, c'est l'homme de la rue qui tranchera.

© La Libre Belgique 2002