Des “voyants” rémunérés 27 cents la minute

Aurélie Moreau Publié le - Mis à jour le

Médias/Télé

Il y a trois semaines, un téléspectateur portait plainte au CSA contre “Elovia, les clés de l’avenir”, une émission d’Astro TV d’AB4, pour exercice illégal de la médecine. Le CSA, qui a constaté l’infraction de droit pénal, avait estimé les faits “suffisamment graves” pour transmettre ce dossier au procureur du Roi de Bruxelles. Le jour-même, l’émission en question – produite par Terrifix AG (Zürich) et diffusée depuis les studios de la chaîne helvétique TVM3 – était déprogrammée. A l’heure qu’il est, le Parquet ne s’est toujours pas saisi du dossier.

Une plainte a également été déposée auprès du CSA contre une autre émission d’AB4, “VoyanceTV”. Le présentateur invitait les téléspectateurs à composer un numéro international, celui “de son cabinet à Berlin”; “le standard belge ayant explosé”. Aucune information sur le coût de l’appel ne fut affichée à l’écran. La plainte fut transmise au SPF Economie, chargé de la protection des consommateurs, et l’émission fut, elle aussi, déprogrammée le jour-même.

Rappelons que cette dernière émission n’est pas produite par Terrifix AG mais par Telemedia, dont les studios sont situés en Hongrie et le siège social enregistré à Malte. Vérification faite, les bureaux maltais se résument à une boîte aux lettres et la comptabilité du groupe est en réalité gérée par “Kindy Managment Limited”, dont le siège est basé à Tortola, aux Iles vierges britanniques.

L’île – paradis fiscal où atterrissaient les fonds investis dans Luxalpha, Sicav de droit luxembourgeois concernée par la fraude de Bernard Madoff – regroupe une myriade de sociétés offshore. Elle n’exige aucun rapport de comptabilité ni de publication de comptes annuels, n’impose pas de TVA ou d’impôts (sur les bénéfices de l’entreprise, le revenu des particuliers ou le CA), garantit l’anonymat et permet des ouvertures bancaires dans le monde entier.

La société internationale Telemedia dispose de plusieurs filiales, réparties entre la Hongrie, l’Amérique latine, la Roumanie et les Etats-Unis. Créée en 1997 en Hongrie par Szabolcs Csape (ex-directeur Europe de Procter&Gamble), Törocsik Jeno (expert en télécoms) et Zsolt Tamassy (fondateur de la 1re télé privée hongroise) afin de fournir des services GSM (sonneries, jeux par SMS, etc.), Telemédia devient finalement le 1er producteur au monde de Call TV d’abord, d’Astro TV ensuite.

Elle recrute des animateurs “native-speaker” dans le monde entier, qu’elle loge à quelque pas de ses studios et parvient à livrer, en 2006, 2 000 heures de programmes dans 40 pays, “à des clients aussi prestigieux que TF1”. Grâce à la seule émission “Appel Gagnant” (Call TV également diffusé sur AB4 et ayant fait l’objet de plusieurs centaines de plaintes auprès de la Commission des jeux de hasards en 2009), Telemedia devient rentable en seulement trois ans d’existence, notamment grâce au logiciel inventé par l’un des trois fondateurs, l’expert en télécoms Törocsik.

Ce logiciel permet d’analyser les réactions des téléspectateurs et d’ajuster les effets sonores et les “manières” des “hôtesses”; de leur voix à leur gestuelle en passant par leurs tenues. Le programme est donc continuellement ajusté afin de maximiser le nombre d’appels, qui peut varier entre “quelques milliers et quelques centaines de milliers par heure”, dépendant du marché (6 000 appels la minute), selon Szabolcs Csape.

En 2004, une enquête est finalement ouverte par la Cour suprême roumaine à l’encontre de Törocsik Jeno pour évasion fiscale, estimant “qu’1,3 million d’euros des bénéfices auraient été subtilisés au fisc via la Suisse”. En 2011, la Hongrie déclare également la Call TV hors la loi.

Aujourd’hui, Telemedia ne diffuse plus qu’une seule Call TV en pays francophone (au Canada) mais s’est reconvertie dans “la voyance en direct”. Sa branche Eso-TV, consacrée à l’Astro TV, diffuse dès lors 822 heures par mois d’émissions de voyance (en Hongrie, en Slovaquie, en Bulgarie, en Tchéquie et en Suisse) et publie un magazine ésotérique mensuel hongrois imprimé à 26 000 exemplaires et vendu 0,97 €…

Ni la société Telemedia ni le groupe AB – que nous avons tenté de contacter à plusieurs reprises – n’ont réagi.

© La Libre Belgique 2012
Publicité clickBoxBanner