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CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

N otre enquête n'est pas affaiblie». Dès vendredi matin, Pierre Péan et Philippe Cohen, les coauteurs du brûlot «La face cachée du Monde», ont dénigré la pertinence de la contre-attaque lancée la veille au soir par les dirigeants du quotidien «Le Monde», à la fois sur le plateau de l'émission télé «Campus» et dans les propres colonnes du journal, qui a consacré trois pages entières à la controverse (LLB du 7/3).

Les deux camps s'accusent réciproquement d'ignominie et de mauvaise foi et refusent de dialoguer. Au-delà des insultes et des procès d'intention, faisons le point sur leur différend.

Le salaire et le train de vie du directeur du «Monde», Jean-Marie Colombani? L'échelle de son traitement (24285 euros net par mois) est globalement confirmée, mais le journal nie toute prime ou indemnité de logement. Les cadeaux dont il aurait bénéficiés? «Tardives diffamations», soupire «Le Monde». Qui ne répond pas, toutefois, sur les velléités de fraude fiscale prêtées à Colombani.

L'affairisme présumé de la direction du «Monde», qui se voit reprocher de lucratives opérations de lobbying en faveur des Messageries NMPP ou du quotidien gratuit «20 minutes» ? Le journal nie avoir enfreint la loi ou la déontologie. Quand interventions il y a eu, assure-t-il, elles se sont faites «dans la plus grande transparence» et il s'est agi de «prestations réelles, constatées et confirmées». «Le Monde» justifie aussi la pertinence de sa stratégie industrielle à l'égard des gratuits, et se défend de tout cynisme rédactionnel dans ce dossier.

De nouvelles accusations?

Péan et Cohen raillaient également la situation comptable «enjolivée» du «Monde», et citaient un expert qui parlait d' «Enron à la française». Accusation «grave, injuste et fausse», rétorque un autre expert cité par le journal. «Je ne connais aucune entreprise de presse aussi sourcilleuse que nous en matière de comptabilité», renchérit le président de son conseil de surveillance, Alain Minc.

Le quotidien était encore accusé d'avoir couvert plusieurs dossiers (la Corse, les présidentielles de 1995, Vivendi, etc.) de manière partiale, voire intéressée. Affirmations elles-mêmes partiales, partielles et diffamatoires, réplique-t-il. Et les dérives du journalisme d'investigation pratiqué par «Le Monde» ? Le journal admet avoir «pu, ici ou là, aller trop loin dans les manchettes et le feuilletonnage». Mais il se défend de tout parti-pris systématique. Le directeur de la rédaction Edwy Plenel nie toute infraction à la déontologie, et Colombani accuse ses accusateurs de vouloir en fait museler «Le Monde» et, au-delà, s'en prendre à la liberté de la presse.

Alors que Péan et Cohen promettent de nouvelles révélations (sur les questions salariales notamment), Minc, Colombani et Plenel annoncent qu'à titre d'indemnisation personnelle, ils réclameront chacun un euro symbolique de dommages et intérêts. Mais «beaucoup d'argent» sera demandé pour le journal à titre de dédommagement.

Dans le même registre financier, il n'y a pas que l'éditeur Fayard qui se frotte les mains (LLB du 6/3). Les ventes du «Monde» se portent très bien depuis qu'a éclaté cette affaire - mais l'actualité internationale joue sans doute aussi. Ainsi, le 26 février, jour où le journal a répliqué pour la première fois au livre, elles ont progressé de 40pc. Vendredi, à la direction du quotidien, l'on nous confiait s'attendre à des chiffres de vente aussi bons pour l'édition de jeudi soir - ils seront connus lundi. «Je vous fais le pari que les ventes du journal vont monter», avait déjà pronostiqué l'autre jour, non sans gourmandise, Alain Minc...

© La Libre Belgique 2003