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PRESSE

EX-EDITRICE DU WASHINGTON POST

Décès de Katharine Graham,

légende du journalisme américain

Considérée, par ses pairs, comme la plus grande dame du journalisme américain et, par beaucoup, comme une des femmes les plus influentes au monde, Katharine Graham, ex-présidente du Washington Post, est décédée mardi. Agée de 84 ans, elle a succombé aux séquelles cérébrales d'une chute, samedi, à Sun Valley (Idaho), où elle participait à un séminaire de chefs d'entreprise.

Le destin de cette femme timide, née le 16 juin 1917 à New York dans une famille fortunée, est de ceux qu'aiment les Américains. Il fit d'une journaliste débutante payée 24 dollars la semaine au San Francisco News en 1938, la patronne unanimement respectée d'un puissant groupe de presse incluant The Washington Post, l'hebdomadaire Newsweek et deux chaînes de télévision. Il fit du Post, en faillite quand le père de Katharine, Eugene Meyer, le racheta lors d'une vente aux enchères en 1933, un des deux quotidiens les plus prestigieux des Etats-Unis (l'autre étant The New York Times). Entre-temps, les revenus du journal, coté à Wall Street, allaient être multipliés par vingt.

Kay Graham se plaît à souligner, dans des mémoires qui lui valurent un prix Pulitzer en 1998, que l'excellence journalistique et la rentabilité vont de pair. Rien d'évident, toutefois, pour cette femme inexpérimentée quand elle dut s'imposer dans un milieu essentiellement masculin et reprendre, en 1963, la gestion du quotidien que son père avait précisément confiée à son mari, Philip Graham, parce qu'il estimait que la direction d'un journal n'était pas un métier pour une femme...

PENTAGON PAPERS ET WATERGATE

Peu après le suicide de Philip, qui souffrait de troubles psychiatriques, Kay eut l'intelligence de s'associer le complice idéal en la personne de Ben Bradlee dont elle fit le directeur de la rédaction du Post. C'est la confiance mutuelle cimentant ce tandem qui permit au journal de marquer l'histoire des Etats-Unis - et même de l'écrire - en deux occasions: la publication des Pentagon Papers en 1971 et l'enquête, de concert avec le New York Times, sur le scandale du Watergate l'année suivante. Les Papiers révélaient une analyse secrète de la guerre du Vietnam que la Maison-Blanche s'efforça par tous les moyens de cacher au public. Le Watergate aboutit, comme l'on sait, à la démission de Richard Nixon en 1974.

Issue d'une famille foncièrement républicaine, devenue démocrate de gauche à la faveur de ses études, Katherine Graham sut conserver l'estime de toute la classe politique. Ses adversaires ont été les premiers à louer son courage et son intégrité, à commencer par ceux dont elle bouleversa la vie et la carrière. Après l'avoir haïe, Nixon lui rendit naguère un bel hommage en constatant que tout le monde lit le Post, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, ce qui est le meilleur tribut aux qualités de sa direction. Sur CNN, Henry Kissinger se flatta mardi d'une amitié paradoxale avec quelqu'un dont les vues étaient souvent à l'opposé des siennes.

La jeune femme qui était si effrayée à l'idée de prendre en main les destinées du Post qu'elle répéta longuement comment dire Joyeux Noël en prévision de la première fête du personnel qu'elle devait présider, allait devenir l'amie de plusieurs présidents américains, de Ronald Reagan à George W. Bush. Outre la présidence du Washington Post, elle assuma la direction de l'Associated Press et celle de l'association des éditeurs de journaux américains. Elle fut également la coprésidente de l'International Herald Tribune, fondé par le Washington Post et le New York Times.

Avec modestie, Kay minimisait pourtant l'étendue de son pouvoir. Elle aimait participer activement à la vie de la rédaction et accompagnait volontiers les journalistes pour des interviews de dirigeants étrangers. Mais elle se refusait à peser sur les choix éditoriaux. Il n'est pas approprié pour un éditeur de dicter la marche à suivre à un rédacteur en chef, affirmait Katherine Graham. Mais c'est sa responsabilité de s'assurer que le journal est complet, précis, honnête et aussi excellent que possible...(Ph.P.)

© La Libre Belgique 2001