Médias/Télé

Durant les élections américaines, les rumeurs ("hoax" en anglais) et les faux sites d'informations ont été légion. Une étude du site BuzzFeed News illustre sans doute parfaitement ce phénomène. Les fausses informations sur les élections ont attiré davantage l'attention sur Facebook que les vrais articles durant les trois derniers mois de la campagne présidentielle américaine. Les 20 "hoax" les plus lus ont ainsi été partagés (en comptant les commentaires) 8,711,000 fois contre 7,367,000 pour 20 articles émanant de 19 sites des médias traditionnels.

Comment arriver à décrypter ces fausses rumeurs ? Quel est le rôle de l'école auprès des plus jeunes ? Celui des médias auprès de tous ? Les rumeurs ont-elles toujours influencé le jeu politique et par extension l'opinion ? Entretien avec Aurore Van De Winkel, docteur en Information et communication à l'Université catholique de Louvain et auteur d'une thèse sur les légendes urbaines.


Les fausses informations ont été beaucoup relayées durant la campagne américaine. Est-ce que les rumeurs ont déjà eu un rôle dans le jeu politique ?

Elles ont toujours joué un grand rôle. Avant la presse, c'étaient les rumeurs qui permettaient d'avoir des informations pour savoir si des troupes ennemies avaient pour ambition de venir envahir nos contrées par exemple. Leur diffusion s'est vraiment accélérée et internationalisée avec internet. Puisque, maintenant, une même rumeur peut se retrouver en très peu de temps à l'autre bout du monde grâce aux blogs, forums et aux partages de statuts sur les réseaux sociaux. Pareil pour les théories du complot, elles existaient déjà bien avant : certainement depuis la révolution française pour celles qui visent les francs-maçons. Et puis, rappelez-vous l’affaire Jack l’Eventreur, l’affaire Kennedy, celle de la zone 51...

Avec les réseaux sociaux durant cette campagne, on a vu une prolifération de fausses informations qui ont semble-t-il beaucoup pesé sur le vote des Américains.

Quand on prend une décision, on ne la prend pas uniquement à partir de faits, d’informations ou de choix rationnels. L’émotionnel, l’intuition, les croyances jouent un grand rôle. On interprète les événements ou les rumeurs et "informations" contradictoires que l’on voit passer sur les candidats, on en discute avec ses proches, on garde en tête ce que le proche jugé compétent nous dit, et c'est à ce moment-là qu'on prend notre décision. Que ce soit pour les élections US ou les autres, les "on dit", les bavardages ont toujours une grande influence. Maintenant, il faudrait voir l'impact des médias traditionnels qui aiment aussi parfois mettre à la Une les rumeurs qui sont en train de circuler. Ils n'ont pas toujours le temps de vérifier l'info, ils publient sans avoir le temps de la vérifier, au risque de se tromper. Après lorsqu’il faut démentir l'info, l'article n'est pas à la Une, en haut de la page mais est publié tout en bas. Les lecteurs ne le voient pas ou n’en tiennent pas compte en se disant qu’il n’y a pas de fumée sans feu. D’autres apprennent la rumeur par le démenti et en tiennent malgré tout compte.


© Print screen Twitter
(Fausse citation de Donald Trump à propos de François Hollande)


Mark Zukerberg, le CEO de Facebook avait affirmé que le réseau social n'avait eu aucun rôle sur les élections Américaines. Les réseaux sociaux peuvent-ils avoir un rôle à jouer pour limiter le partage des fausses infos ?

Twitter, Google et Facebook sont déjà en train de réfléchir à la manière de gérer les rumeurs. Depuis 2014, Facebook a, par exemple, commencé à travailler sur le fait que les articles de sites parodiques soient mentionnés en tant que tels. Mais empêcher les rumeurs de se propager ou même les signaler est quasiment impossible à mettre en place. Si je vous dis: "Tiens j'ai entendu une grosse explosion à Anderlecht. Est-ce que c'est une bombe ?" Est-ce une rumeur, un questionnement, une interprétation ? De plus, la plupart des rumeurs peuvent être vraies. Je crois qu'il faut plutôt continuer à investir dans l’éducation à la critique des médias. À l’heure actuelle, on est bombardé d'informations et on ne peut pas tout vérifier. On n'a pas le courage, pas le temps, pas toujours les compétences pour se faire un avis extrêmement précis sur un sujet sur lequel on n'a pas de connaissance préalable. Pour les attentats du 11 septembre, il y avait beaucoup d'arguments qui touchaient à l'ingénierie, à la physique, l'aéronautique. Si je ne m'y connais pas dans ces secteurs, je m'en tiens à :"Telle source 'fiable' a dit ça, ça doit être vrai". Ceux qui avancent des idées complotistes utilisent de plus en plus un "mille-feuille argumentatif" comme le nomme le sociologue français, Gérald Bronner, c’est-à-dire une accumulation d’arguments qui appuient leurs interprétations des événements. Cela donne une impression de véracité très forte et on n'a pas le temps de tous les vérifier. Par contre, on peut s’informer sur les contributeurs du site qui véhiculent ces idées, leur idéologie. On peut aussi se renseigner sur des sites tenus par des chercheurs fiables qui apportent d’autres arguments ou vérifier assez facilement si une photo a été retouchée.

Y a-t-il un profil de gens qui croient plus que les autres à ces rumeurs ?

On se rend compte que la croyance dans une rumeur n'est absolument pas liée à un âge, à un sexe ou un niveau d'études par exemple. On va tous croire à des rumeurs mais pas tous aux mêmes. Des choses qui vous sembleront totalement farfelues ne le seront pas pour votre père, vos collègues ou vos amis, et inversement. Tout dépend la thématique. On va croire à une rumeur si elle confirme nos intuitions, la manière dont on envisage le monde, si elle nous a été donnée par quelqu'un en qui on avait confiance, si cette personne est jugée compétente, etc. Souvent, les rumeurs permettent de parler de certaines préoccupations, de répondre à des inquiétudes et c’est pour cela que, vraies ou fausses, elles sont importantes pour leurs diffuseurs.


© Print screen Twitter
(Faux décompte des voix expliquant que Trump avait récolté plus de voix que Clinton)


Quelles techniques utilisent les faux sites d'infos pour tromper les internautes ?

Ils proposent comme lecture des événements, une histoire plus simple que ce que peuvent donner les médias et qui repose sur le gimmick : "on nous cache des choses, on ne nous dit pas tout". Il fournissent donc une histoire simplifiée basée sur cette vision du monde. Ces sites vont ensuite rassembler toutes les questions que se posent les internautes sur les événements, puis compiler tous les hypothèses et arguments qui auront été apportés au fil des discussions pour répondre à ces questionnements. Ils vont ainsi obtenir ce mille-feuille argumentatif qui rendra crédible leur scénario. Les médias, eux, n’apporteront pas spécialement des réponses à ces questions et devront attendre les résultats de l’enquête officielle, ce qui prend du temps. 

L'école a sans doute aussi un rôle à jouer pour éduquer les plus jeunes.

En secondaire, il y a de plus en plus de cours de critique des médias et on s’intéresse de plus en plus à cette thématique. Je crois qu'il faut surtout arrêter de penser que les gens qui croient à des complots sont des idiots ou des malveillants. Cela ne sert à rien, cela va les mettre en colère et créer un sentiment d'injustice et d’incompréhension. La plupart des personnes sensibles aux théories du complot ne s'identifient d’ailleurs pas comme conspirationnistes mais comme adeptes du doute critique. Ils se posent des questions et ne sont pas satisfaits des réponses que les autorités ou les médias traditionnels leur donnent. Il faut comprendre ce qui les touche dans les théories du complot, ce que ces théories comblent comme besoin et leur permettre de combler ce besoin avec des informations plus fiables et l’acceptation que la réalité est souvent complexe et ne se résume pas à l’opposition de deux camps : les "méchants" auxquels appartiennent les pouvoirs et les "gentils" qui regroupent les citoyens.


POUR ALLER PLUS LOIN


  • Les sites internet qui décryptent les Hoax:

- Le site HoaxBuster

- Le site "Les décodeurs" du Monde

  • Ouvrages traitant du sujet:

- "La désinformation: Les armes du faux" - François-Bernard Huyghe.

- "Gérer les rumeurs, ragots et autres bruits" - Aurore Van de Winkel.

  • Nos dossiers sur le sujet:

- "Comment Donald Trump a fait élire le mot de l'année"

- "Il était une fois" sur la théorie du complot