Médias/Télé

Dans "France Télévisions off the record", enquête extrêmement fouillée parue chez Flammarion, Marc Endeweld, journaliste indépendant, décrit les clans qui s’écharpent depuis 15 ans autour des différents présidents de France Télévisions, les renvois d’ascenseur, les marges des producteurs gâtés, tels que Ruquier, Drucker et Sébastien, et l’imbrication de la technostructure dans une entreprise publique. Ce droit d’inventaire, un véritable Who’s Who des puissants, n’épargne pas les socialistes, qui ont beau jeu de dénoncer le poids de TF1 aujourd’hui. A France Télévisions, c’est la Cour de Versailles. Et ce, bien avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy.

Les politiques ont intérêt à laisser tout le monde s’essuyer sur le paillasson de France Télévisions sans respecter les valeurs du service public, dites-vous…

Les politiques ne veulent pas que France Télévisions soit un véritable contre-pouvoir par rapport aux institutions traditionnelles de la Cinquième République. A gauche, comme à droite, on n’a jamais voulu créer un service public fort. Bercy tient les cordons de la bourse et le ministère de la Culture impose des obligations culturelles indépendantes de toute logique audiovisuelle. Les directions successives de France TV, coincées entre le marteau et l’enclume, n’ont aucune autonomie sur la stratégie industrielle et sont tenues de quémander.

La dilution des responsabilités a donc favorisé un système de cour.

Comme il n’y a pas de responsabilité, réellement, ni du côté de l’Etat, ni du côté des directions de France Télévisions, ce ne sont pas des considérations économiques qui priment mais des considérations de personnes, d’amitiés. Pour un gros producteur, il vaut mieux être passé par un cabinet ministériel et marchander son carnet d’adresses, plutôt que d’être un jeune créateur innovant.

Qui fait la loi ?

Les hauts fonctionnaires, des gens qui ne regardent jamais la télévision, qui ont un mépris du peuple et sont animés d’une pensée libérale qui leur fait dire que le service public ne doit pas tenir une grande place. La hiérarchie est extrêmement politisée, comme un immense mille-feuille constitué par le va-et-vient de hauts fonctionnaires des Finances et de la Culture. On se demande toujours pourquoi on n’a pas de belles séries comme "A la maison blanche" ou "The Wire". C’est parce qu’elles remettraient en question les institutions. Personne ne prend de risques, parce que personne n’a intérêt à en prendre. On ne permet pas à de jeunes créateurs de s’imposer sur le marché, c’est la clé fondamentale du problème. Et moi, je pose la question de l’existence d’un contre-pouvoir quand des médias privés constituent plus de 60 % de l’audience !

France TV se comporte comme certaines entreprises…

Les salariés sont déprimés, car empêchés de faire leur travail. La hiérarchie est pléthorique, il n’y a plus de budget pour des reportages sur le terrain. Pourtant, Sophie Davant, salariée du service public, réalise des audiences supérieures à celles de Delarue. On sait très bien que le concept et la marque du diffuseur priment sur l’animateur. S’il y a si peu de production en interne, si on préfère un surcoût en externalisant des programmes, c’est pour faire du dumping social, pour ne pas assumer les pressions et les réformes à l’intérieur du groupe. TF1 ou M6 ont pourtant déjà commencé à internaliser leur production via leurs filiales, pour maîtriser les coûts.

Dommage que Patrick de Carolis ait refusé de vous recevoir !

Alors que TFI a négocié des rabais sur les coûts de programmes de 10 à 20 %, France TV n’a réussi qu’à les baisser de 5 %. De Carolis a essayé pendant un an de manœuvrer l’appareil, mais comme il se faisait taper sur les doigts par les producteurs et les hauts fonctionnaires, son seul intérêt a été de faire de la communication pour se sauver de ce merdier.

Quelles seront les difficultés sous l’ère Pflimlin ?

Les mêmes, en plus des enjeux de la télé numérique, à laquelle France TV n’est pas prête. La maîtrise des programmes, c’est le carburant de la télé. Or l’Etat, depuis une vingtaine d’années, a toujours refusé que France Télévisons en détienne les droits. C’est la grande différence avec la BBC, le modèle dont France Télévisions s’est tant réclamée, lors de sa réforme.