Médias/Télé

Correspondante à paris Quel enjeu politique représente la loi sur l’audiovisuel public français discutée demain au Parlement ? Réponse, sans langue de bois, de Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication à l’université Rennes II, auteur de "Le sarkoberlusconisme", aux éditions de l’Aube, un essai dans lequel il traite des moyens audiovisuels utilisés par Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi dans leur exercice du pouvoir.

Pourquoi la loi sur l'audiovisuel serait-elle "terrible" et "antiservice public" ?

Un amendement proposé par l’UMP divise par deux le montant de la taxe sur la publicité télévisuelle et réduit celle sur les opérateurs de télécoms. Or, à terme, il faudra trouver un milliard d’euros. France Télévisions pourra espérer 400millions d’euros, ce qui représente un manque à gagner de 60 pc. D’ici 2011, le service public se trouvera alors dans une situation intenable, obligé de réduire son activité et de se retourner sur les économies de gestion, notamment en personnel. Au prétexte d’en faire un "global média", France Télévisions sera ainsi poussée à l’autoamputation.

Existaient-ils d'autres financements possibles ?

L’augmentation de la redevance, actuellement de 116 €, pour l’aligner en 5ans sur la moyenne européenne qui est de 161 €. Et la taxation de l’ensemble de la publicité, média et hors média, qui représente 32milliards d’euros en France.

Quelle est l'ambition de Nicolas Sarkozy ?

Celle que partagent d’autres dirigeants d’Europe comme Silvio Berlusconi, en Italie : réduire la télévision publique à une fonction de formation ou d’éducation. L’idée de Nicolas Sarkozy est de créer de grands groupes européens puissants pour rivaliser avec Hollywood qui représente 80 pc des productions mondiales, en majorité des fictions et du divertissement. Et aussi de favoriser "l’Europe des régions" audiovisuelle en complément des groupes audiovisuels et de communication. Quant à savoir ce qui définit la culture européenne, cela ne semble pas être la priorité. La construction européenne demeure d’abord économique.

Comment satisfaire la demande de proximité des citoyens ?

Cette tendance à la concentration à l’échelle internationale serait compensée par l’audiovisuel local et régional. En France, la menace qui pèse sur France 3 est liée à cette hypothèse. Elle pourrait aboutir à un démembrement au profit d’un partenariat entre collectivités régionales, presse régionale et opérateurs privés.

Nicolas Sarkozy aurait-il voulu faire un "cadeau" à TF1 ?

Pas seulement. Il veut soutenir ce qu’il appelle "les champions nationaux" : TF1 et le Groupe Bouygues, M6, RTL et le groupe Bertelsmann, Bolloré, Lagardère et Vivendi. Il veut soutenir de grands groupes nationaux ou internationaux pour en faire des entreprises capables de rivaliser en termes économiques à l’échelle mondiale.

Pourquoi privilégier la télé privée plutôt que le service public ?

C’est le choix politique actuel. Mais on aurait pu choisir de renforcer la coopération entre les services publics européens. Dans l’aéronautique, ce fut le cas avec Airbus qui a damé le pion à Boeing ou Ariane espace qui l’a emporté sur la Nasa. Il existe des entreprises publiques encore fortes telles que la BBC, la RAI, la ZDF, la RTBF et même France Télévisions qui pourraient s’associer afin de créer un très grand groupe européen.

La France risque-t-elle de connaître une dérive berlusconienne ?

La situation est très différente. Berlusconi possède trois chaînes privées et un groupe de presse de 50magazines. Il confond en sa personne le pouvoir politique et les médias commerciaux. En France, le président de France Télévisions sera nommé et révoqué par le Président de la République. Ce sera un cas unique en Europe. Contrairement à ce que l’on croit, la RAI aura plus d’indépendance que n’en aura France Télévisions, demain, après l’adoption de la loi.