Médias/Télé Après huit années passées à Bruxelles, le correspondant de France 2 va s'envoler vers Rome, où il prendra ses nouvelles fonctions le 24 août. François Beaudonnet livre ses impressions sur la capitale belge, les politiques qui l'ont marqué mais aussi sur sa fonction de journaliste. 


Pourquoi quittez-vous Bruxelles ?

En arrivant ici, je devais rester quatre-cinq ans. Finalement, j'y ai passé trois années supplémentaires. J'ai le sentiment d'avoir fait un peu le tour. La Grèce, qui fait à nouveau l'actualité, j'en parle depuis 2009. Cela reste passionnant mais s'installe un sentiment que les choses se répètent, qu'au niveau européen les crises se succèdent. Ce que j'aime dans ce métier, c'est découvrir de nouvelles choses, rester étonné. Sur le plan personnel, c'est plus compliqué. Mes enfants ont fait quasiment toute leur scolarité ici, leurs amis sont ici. Mon fils se considère même comme belge. Nous étions tous bien à Bruxelles.

Pourquoi avoir choisi Rome ?

Le poste s'est libéré. J'ai donc déposé ma candidature puis j'ai passé un entretien et j'ai été retenu parmi une dizaine de candidats. Je ne parle pas l'italien donc ma femme et moi l'apprenons et je poursuivrai mes cours en arrivant à Rome.

Quels sont les points positifs que vous retiendrez de Bruxelles ?

J'ai adoré vivre ici, adoré la convivialité, cet état d'esprit qui fait que la vie est agréable dès le matin. C'est banal de le dire mais c'est vrai ! Il y a des regards, des sourires, une petite phrase, une petite blague qui éclairent ta journée. Dernièrement, dans un vol du soir de Brussels Airlines, je n'avais pas mangé et je pensais qu'ils allaient servir un repas. Le steward m'a signalé qu'aucun plat n'était prévu, il m'a proposé des cacahuètes puis m'a dit "Je vais vous trouver un truc". Il est revenu deux minutes plus tard avec un plat de pâtes de l'équipage, qu'ils avaient en trop, et il me l'a donné gratuitement. Or, je sais qu'il ne m'a pas reconnu. C'est stupide de résumer mais cette attitude est typiquement belge : le gars a envie de rendre service, il est sympa, il ajoute une petite blague. J'ai plein de petits exemples comme ça qui montrent que la vie est plus agréable ici qu'à Paris ou que dans d'autres régions de France. Là, si tu adresses la parole à une personne dans la rue, elle se demande ce que tu lui veux, si tu lui demandes de l'argent,...

Estimez-vous que la capitale belge est une belle ville ?

Je ne suis pas d'accord avec le "Bruxelles pas belle" de Jean Quatremer. Je trouve au contraire que cette ville est très belle, qu'elle a un potentiel incroyable, notamment sur le plan architectural. Malheureusement, ce potentiel est parfois mal exploité, la ville n'est pas assez mise en valeur. Je connais les difficultés liées aux différents niveaux de pouvoirs mais il manque une volonté politique commune. Je trouve cela dommage.

Vous avez aussi dû subir des aspects plus négatifs, non ?

Je dirais que je retiendrai 95% de positif et 5% de négatif. J'ai été assez frappé négativement par l'affaire des noirauds. L'an dernier, je les ai vus débarquer dans un restaurant. Je trouvais ça plutôt sympa et j'ai donné de l'argent lorsqu'ils sont passés pour la quête. L'année suivante, vu le succès du folklore en Belgique, je me suis dit que nous allions faire un sujet. Puis, quand j'ai vu que Didier Reynders en faisait partie, j'ai été estomaqué ! Est-ce normal que le ministre des Affaires étrangères soit en "black face" sans choquer ? Dans mon reportage, j'ai montré le côté convivial tout en demandant s'il n'y avait pas des relents de colonialisme. Ensuite, j'ai été surpris des réactions, dont celles des médias belges. Cela m'est revenu comme un boomerang ! J'ai reçu des mails d'insultes de Belges. L'un d'eux m'a même menacé de me "camemberiser". Là j'ai perçu un côté anti-français.

Vous l'avez beaucoup ressenti ?

Non, pas du tout, mais là il m'a bien explosé à la figure. Je peux comprendre, c'est le grand pays à côté qui se permet de donner des leçons... Comme on a cette réputation d’arrogance - qui est souvent fondée - eh bien lorsqu'un journaliste français propose un reportage négatif sur la Belgique, ça renforce ce sentiment d'arrogance.

Quelle personnalité politique belge vous a le plus marqué ?

Bart De Wever est très intéressant, sa capacité à atteindre ses objectifs est vraiment très forte. Je trouve qu’Elio Di Rupo a réussi à être un Premier ministre belge rassembleur dans des circonstances extrêmement compliquées. J’aime particulièrement son parcours personnel. D’où il vient et se retrouver Premier ministre, je ne suis pas sûr que ce serait possible en France. C’est un peu le rêve américain.

En travaillant sur les affaires européennes, avez-vous le sentiment que les Français comprennent l’importance des décisions des institutions européennes ?

En France, l’Europe est extrêmement impopulaire. Je pense qu’on ne s’en rend pas compte en Belgique, où c’est moins le cas. Elle était déjà très impopulaire avant mon arrivée. Si ma mission était de la rendre plus populaire, je pense que c’est raté, car elle est encore plus impopulaire aujourd’hui. Les Français sont conscients de l’importance de l’Union européenne, mais elle est clairement refusée. Les gens n’en veulent pas… Contrairement à d’autres collègues en poste ici depuis longtemps, je n’ai pas un caractère militant. Je ne vais pas dire du bien des institutions pour dire du bien, ni promouvoir tel ou tel modèle européen. Ce qui est regrettable, c’est de voir presque tous les leaders prendre l’Europe comme bouc-émissaire de leurs difficultés.

Votre rédaction vous demandait parfois de contre-balancer les déclarations des ministres français ?

C’est amusant et intéressant, car oui, on me demandait parfois de recadrer le débat avec le point de vue européen quand la rédaction avait le sentiment que les explications officielles françaises étaient biaisées. C’était le cas lorsque Nicolas Sarkozy s’opposait à la commissaire Reding sur l’accueil des Roms. J’étais content de pouvoir présenter le point de vue européen. Les commissaires européens – surtout français – aiment beaucoup passer à la télé… alors que les médias sont très très peu demandeurs. Je suis personnellement demandeur, mais il faut qu’ils aient des choses à dire et surtout qu’ils le disent sans langue de bois. On a un peu peur de faire fuir les téléspectateurs.

Vous êtes surpris de l’impopularité de François Hollande en France ?

Non, je ne suis pas surpris du tout. Tant que la courbe du chômage ne s’inversera pas, les gens ne pourront pas être satisfaits. Il a fait un pari dangereux… Il avait misé sur un retournement de la situation économique, mais elle ne se retourne pas. Quand cela arrivera, il sera sans doute déjà en campagne électorale. Les gens qui n’ont pas de travail estiment que les dirigeants sont responsables de leurs situations.

Vous avez suivi la crise grecque de très près. Avez-vous le sentiment personnel qu’on se dirige inéluctablement vers une sortie de la Grèce de la zone euro ?

Je peux évidemment me tromper, tant la situation est volatile, mais je ne vois pas comment on évitera une sortie de la Grèce. Je crois aussi qu’on sous-estime l’impact d’une telle décision sur les autres économies au sein de l’Union. Ce serait une énorme erreur de la part des négociateurs européens. Tsipras a été élu sur un programme précis, il ne pouvait donc pas faire autrement que de refuser qu’on lui torde le bras. S’il cédait, c’est lui qui sautait ! Les conséquences d’un Grexit seront avant tout pour les Grecs les plus défavorisés. On est dans le scénario du pire avec les banques fermées, le contrôle des capitaux, les bourses qui chutent,… L’annonce du référendum à un tel moment est un geste désespéré, une dernière cartouche. Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?