Médias/Télé

Avec la disparition de Jacques Navadic à Nice, à l’âge de 95 ans, c’est une grande figure de la télévision qui s’en est allée. Il a non seulement accompagné les téléspectateurs des années durant en présentant le journal télévisé de Télé Luxembourg, mais aussi littéralement révolutionné ce média qu’est le petit écran. Jean-Charles De Keyser, qui a présidé aux destinées de RTL-TVi, a travaillé avec lui. Il n’hésite pas à parler d’un visionnaire.

Le grand public a-t-il conscience de ce que Jacques Navadic a apporté à la télévision ?

Avec Robert Diligent, ils sont, en 1955, les inventeurs de la télévision privée. Télé Luxembourg a été la première chaîne européenne à avoir commercialisé ses programmes grâce à la pub, la réclame disait-on à l’époque. Ensuite, il y a eu les Anglais de ITV dans les années 60, puis il a fallu attendre les années 80 pour que la télévision française devienne publicitaire.

Qu’est-ce qui explique ce succès qu’a été Télé Luxembourg ?

Le projet initial est très ambitieux : recréer ce qui avait été fait avec Radio Luxembourg, à savoir une télévision qui depuis Luxembourg s’étendrait en France. Mais au départ, Télé Luxembourg n’est qu’une petite chaîne émettant sur une partie de la Lorraine et ne dépassant pas la Barrière de Champlon en Belgique. A ses débuts, l’affaire n’est pas florissante et perd beaucoup d’argent. Ce qui a permis le développement de la chaîne, c’est l’arrivée du câble en Belgique, dans les années 70. Le programme a commencé à être relayé en province de Namur, puis de Liège et enfin partout dans le pays.

Et les programmes ?

C’était une formule tout à fait différente des chaînes publiques. On y privilégiait la variété, les films et surtout les séries. Télé Luxembourg a été la première chaîne de télévision européenne à démarrer les séries américaines. "Dallas", c’est le génie de Navadic. Il a compris immédiatement l’intérêt de pouvoir mettre à l’antenne des séries pour fidéliser les téléspectateurs. C’était révolutionnaire. Ces gens étaient des visionnaires.

Ce génie s’explique-t-il ?

On devient génial quand on n’a pas de moyens. On est obligé d’inventer ! Télé Luxembourg faisait de la télévision avec des bouts de ficelle. On invente alors des choses extraordinaires. Pour la proximité, le journal télévisé commençait par un journal régional, "De nos clochers", dont le générique était composé de cartes postales envoyées par les gens. Ça fonctionnait avec le bouche-à-oreille et ils regardaient pour voir si leur carte passait à l’écran. Une sorte de Facebook en somme. Le jeu du coffre-fort de la radio a été adapté à la télévision avec cette speakerine extraordinaire qu’est Michèle Etzel. Elle appelait un candidat qui devait donner le numéro inscrit à l’écran. Ça coûtait 2 francs 50 mais c’était terriblement populaire. Jacques Navadic a aussi inventé les émissions enfantines. Télé Luxembourg a fait un hit-parade bien avant tout le monde. Georges Lang animait une émission où des gens faisaient des play-back déguisés. Vingt-cinq ans plus tard, Endemol a fait la même chose ! La pauvreté des moyens mis en l’œuvre à l’époque a incité à l’ingéniosité.