Médias/Télé

RENCONTRE

Elle lit, tous les jours, trois journaux. Chaque semaine, cinq hebdomadaires atterrissent dans sa boîte aux lettres. Elle épluche, religieusement, les programmes de télévision pour pouvoir, en cas d'indisponibilité, faire tourner son magnétoscope, et garder une trace de ses émissions favorites: «Des racines et des ailes» et - « ça peut paraître snobinard » - les soirées thématiques d'Arte. A septante-huit ans, Janine Lambotte ne connaît pas le mot «pension». Tout entière «passion», elle écrit encore pour diverses revues comme «Marie-Claire», «L'événement» ou «Dimanche matin», quand elle ne planche pas sur son prochain livre.

Autant dire qu'il est loin le temps où, sans en avoir réellement conscience, elle entrait dans l'histoire en devenant la première speakerine de la télévision belge. C'était en 1953, le 31 octobre. A l'époque, cette passionnée d'information était déjà dans le bain, par l'entremise de la radio: « j'étais une enfant de la télévision scolaire », raconte-t-elle, par l'entremise de son père, directeur d'école à Saint-Gilles, qui avait initié en radio un dialogue entre un père et son enfant.

La télévision, un gadget

Et puis, pour épouser un « vocabulaire moderne », elle devient intermittente pour Radio Jeunesse. Payée au cachet, comme elle le restera pendant de très longues années, elle veut aussi s'accomplir comme femme. Tombe enceinte, et comme « il était perturbant d'expliquer qu'une personne qui fait radio Jeunesse doit s'absenter parce qu'elle attend un enfant», invente tous les prétextes qui lui tombent sous la main: un jour la scarlatine, un jour une grippe. Speakerine à la radio, elle entend parler, dans les premiers mois de l'année 1953 d'un projet secrètement élaboré par une cellule spéciale, qui allait donner naissance à la «télévision expérimentale belge».

L'aventure fait des sceptiques. Pas elle: « Un nouveau média, ça me semblait une bonne chose à essayer. C'est toujours plaisant de commencer quelque chose d'absolument nouveau. On a tenté de m'en dissuader beaucoup, comme Roger Claude. Il m'a dit "ce n'est pas la peine, c'est un média qui ne va pas durer, un gadget. Qu'est-ce que tu vas aller faire là dedans?". Je n'avais de toute façon pas une place fixe, donc j'ai passé les tests »

C'est ainsi que cette Bruxelloise de souche, se retrouve, en pionnière, sur les petits écrans pour les premiers pas de la télévision, dans l'émission «La girouette» qui venait, rappelle-t-elle, juste après le relais de Paris.

Il n'y a pas que les responsables de la radio que la télévision effraye: « on avait l'impression d'être des parias, la presse nous haïssait. Il n'y avait pas un journal en Belgique qui défendait la télévision. Les salles de cinéma aussi, parce qu'elles nous accusaient de leur prendre des spectateurs ». De cette position, la dame aux fossettes ne s'accommode pas trop mal et cinquante ans plus tard, sans que ce ne soit le fait des années, elle se souvient surtout d'une « terrible complicité » entre les quelque quarante personnes qui constituaient le noyau de la future RTBF. Janine Lambotte aime se souvenir du peu d'impact qu'avaient alors les émissions produites. Parce que s'acheter un téléviseur était réservé aux plus aisés, mais aussi parce que les programmes n'étaient dans un premier temps pas relayés dans toute la Wallonie, loin s'en faut.

Déclarée «monument public» après l'Exposition universelle de 1958, qui l'a tenue en haleine pendant plusieurs mois, pour des directs quotidiens d'une heure et demie, elle est engagée à la faveur du second examen de journalistes, choisie parmi 800 candidats, au même titre que Paul Danblon. Ce qui ne signifie pas qu'elle va, précisément, rester «dans le cadre». Journaliste, elle officie comme secrétaire de rédaction, subissant tant les railleries machistes de ses collègues que les foudres de la presse. « Comment une femme peut-elle savoir où se trouve le Vietnam » écrit le journal «Le Peuple». « Il y avait des réticences, mais ça n'a pas duré, parce que quand quelqu'un s'accroche, sans pour autant se montrer vindicatif, les choses se tassent ».

Métier «radiovisuel»

Quoi qu'il en soit, elle ne fera pas de vieux os à la Radio Télévision Belge, née en 1960. Lors de la migration vers Reyers dix ans plus tard, Janine Lambotte quitte le navire: «Je me voyais à un tournant où on allait me donner des choses moins intéressantes. Accepter des promotions qui ne vous permettent plus de faire ce que vous aimez faire, c'est perdre la moitié de son bonheur. Quelqu'un comme René Thierry l'a très bien compris, il a continué à faire de l'information jusqu'à la fin de sa carrière. Et je trouve ça formidable».

Une nouvelle vie commencera alors, même si Janine Lambotte ne restera jamais fort éloignée de la chaîne publique, puisqu'elle y fera même un retour en 1997, en compagnie de Marie-Hélène Vanderborght, pour «Du bout des ailes». Un magazine comme elle les affectionne, et qui lui a permis de renouer avec l'esprit d'improvisation de ses débuts. « On faisait un métier que personne n'avait fait avant nous. Ça exigeait de la part d'une speakerine un bon esprit d'à-propos. Il fallait tenir l'antenne quand il y avait des retards. C'était un vrai métier d'improvisation, radiovisuel ».

Hyperactive, elle fondera alors une agence de presse, la première en Belgique. Avant de redevenir «intermittente» pour le magazine «Pourquoi pas?» notamment, qui lui confie alors la mission de moderniser ses pages féminines. Preuve que le souffle de la passion ne l'a pas abandonnée, elle est toujours là, bon pied bon oeil, méticuleuse comme une débutante quand elle prépare une rencontre avec un écrivain. « Mais je ne me prends pas au sérieux, il n'y a pas de raison ». Et d'enrober tout cela de son légendaire sourire de bon humeur...

© La Libre Belgique 2003