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RENCONTRE

Ces jours-ci a paru à Varsovie un livre épais signé Léopold Unger. Il raconte cinquante ans de vie professionnelle d'un journaliste hors du commun qui a - entre autres - exercé ses talents en Belgique, au `Soir´. Intitulé `l'intrus´ - `car chaque fois, j'étais un intrus´ -, ce livre connaît un grand succès en Pologne. Nous avons rencontré l'auteur.

Leopold Unger est né en août 1922, il y a près de 80 ans à Lwow, en Galicie, alors polonaise, dans une famille juive. Ses parents sont massacrés dans le ghetto de Lwow. `J'ai commencé au lendemain de la guerre à l'agence polonaise de presse comme correspondant en Roumanie. J'étais déjà un `intrus´. L'agence m'a rejeté et je suis rentré au journal `Zycie Warszawy´. J'ai dû fuir en 1969 et suis alors rentré au `Soir´ où je continue à travailler pour commenter l'actualité de l'Est.´

INTRUS PARTOUT, TOUT LE TEMPS

Leopold Unger a aussi largement participé à l'aventure de `Kultura´, le magazine de l'opposition aux communistes, `ma fierté´,

dit-il. Il a également collaboré régulièrement à l'`International Herald Tribune´ et il continue à envoyer des billets à la `Gazetta´, le très grand quotidien de Varsovie. `Le livre raconte ces vingt ans de journalisme à l'est du mur, les vingt ans à l'ouest du mur et les douze ans sans plus de mur. Mon bouquin est aussi une monographie sur tous les journaux où j'ai travaillé. Il s'appelle `Intruz´, car à chaque étape j'étais un intrus. Vous ne convenez pas, m'ont-ils dit à l'agence de presse polonaise. J'avais fait ensuite une belle carrière au journal `Zycie´ mais mon rédacteur en chef, avec qui je m'entendais bien, a été obligé de me virer car, m'a-t-il expliqué, j'étais devenu un élément de décomposition idéologique. Comprenez que j'étais Juif et que Gomulka, le premier secrétaire du parti, avait lancé une campagne contre ce qu'il appelait les Juifs de la cinquième colonne. Arrivé en Belgique, j'étais toujours un intrus. J'avais dû renoncer à ma nationalité polonaise pour pouvoir quitter ce pays. Et en Belgique, la sûreté de l'Etat me traitait de dangereux agitateur communiste. Même au `Soir´, au début, on hésitait, se demandant si je venais pour régler des comptes avec le régime communiste ou si, au contraire, je faisais le jeu du régime à Varsovie. Le parti communiste belge et les ambassades étrangères invitaient à déjeuner mes chefs au journal pour leur dire tout le danger que, selon eux, je représentais. Mais je dois reconnaître que mes chefs au `Soir´, Francis Unwin et Alfred Brochard, comme mes collègues, m'ont immédiatement fait confiance et m'ont aidé à rédiger convenablement en français. Je les en remercie.´

SUR LES TRACES DU CHE

Leopold Unger (Pol Mathil est le surnom qu'il a adopté au `Soir´) a été longtemps le meilleur connaisseur de l'Europe de l'Est. Ses avis et commentaires faisaient autorité. Il avait une ligne ouverte avec les dirigeants comme avec les opposants à Varsovie, il connaissait tout le monde à Moscou. Comme journaliste à l'Est, il a appris à côtoyer la presse dite `libre´, en participant à des compétitions de ski pour journalistes. Pol Mathil, à près de 80 ans, reste d'ailleurs un grand skieur.

Parmi ses innombrables souvenirs, il y a Cuba. Il y était comme envoyé spécial de son journal et de l'agence de presse polonaise pendant la grande crise de 1962. `Nous avions vraiment cru que la guerre mondiale allait éclater´,

raconte-t-il. C'est à cette occasion qu'il a longuement, et plusieurs fois, rencontré Che Guevara. `Certes, en 50 ans, les techniques de presse ont fortement changé. Mais pour moi, ce furent 52 ans de plaisir, malgré tous mes zigzags. J'ai dû travailler 18 ans sous la censure, celle imposée par l'Etat mais aussi l'autocensure. Le stalinisme excluait toute forme de journalisme. Il a fallu attendre les années 54-55 pour profiter d'un peu de respiration. Aujourd'hui, la liberté de la presse est même plus grande dans l'ex-Europe de l'Est que chez nous. Mais ce n'est pas pour le mieux. C'est une liberté sans garde-fous. En Pologne, un ancien porte-parole communiste peut vendre 600 000 exemplaires de son journal satirique où il attaque tout le monde sur un mode ordurier.´

UN ESPRIT VIF ET CURIEUX

`Intrus´, il le sera encore à la chute du mur. S'il peut retourner en Pologne dans les bagages de Wilfried Martens, il est arrêté à sa seconde visite car il figure toujours sur la liste noire de l'Etat polonais. `J'ai toujours, dans ma vie de journaliste, bénéficié de deux avantages: une bonne connaissance des langues et la capacité de lire les textes entre les lignes, bien utile pour décrypter les communiqués officiels à l'Est.´

Pol Mathil-Leopold Unger, à près de 80 ans, reste vif, curieux de tout. Il est un exemple de la jeunesse éternelle que permet un métier de journaliste mené avec passion et rigueur.

© La Libre Belgique 2002