Médias/Télé

entretien

à Paris

Née il y a 36 ans en Martinique, Audrey Pulvar gagne la métropole après le Bac. Sortie major de sa promo, à l'ESJ de Paris, elle intègre en 1994 la chaîne antillaise ATV, comme cadreuse, présentatrice, puis rédactrice en chef adjointe. En 2002, Jean-Claude Dassier - le nouveau patron de l'info de TF1 - l'engage à LCI. Après un passage à TV5 Monde, elle présente en 2004, le "Soir 3" national aux côtés de Louis Laforge. Le 18 juin dernier, sur le plateau du "19/20", face à Nicolas Sarkozy, elle fait la démonstration de sa grande maîtrise professionnelle. L'étoile montante de France 3 file vite et bien.

Comment avez-vous préparé l'interview du Président de la République ?

En m'informant le mieux possible. Nicolas Sarkozy maîtrise très bien l'outil télévisuel, ainsi que ses dossiers. C'est une lutte intellectuelle assez intense, car il répond à un journaliste comme il le ferait à un opposant politique. À travers lui, il cherche à convaincre les téléspectateurs. Et comme il n'aime pas trop la contestation, il va très loin pour convaincre celui qui n'est pas de son avis.

Vous avez pourtant réussi à le déstabiliser en le questionnant sur les arrestations des étrangers en situation irrégulière.

Ce n'était pas une agression, même s'il l'a prise comme telle. Notre travail de journaliste est de mettre les choses en perspective. Quand on avance le chiffre de 25 000 reconduites à la frontière, il faut savoir de quoi on parle. Certaines associations de défense des sans-papiers vont jusqu'à multiplier par 10 le nombre de contrôles d'identité et d'arrestations. Dans le pays des droits de l'homme, c'est une réalité que beaucoup de Français trouvent insupportable. Ma question est gênante, mais c'est une question de journaliste.

Pratiquez-vous l'autocensure, parfois ?

Non, car j'essaie de rester dans mon rôle de journaliste. Sur le plateau, j'ai un avantage psychologique. Je suis sur mon territoire. Et je fais en sorte que les politiques sortent leurs tripes pour éviter la langue de bois. Mais si mon interlocuteur se trouve dos au mur, je ne porte pas l'estocade. Ce serait trop facile et ça se retournerait contre moi. Le téléspectateur finirait par prendre sa défense.

Vous êtes la seule personnalité médiatisée de France Télévisions à avoir défilé lors de l'appel à la grève de l'audiovisuel public.

Je n'étais pas allée manifester pour faire de la politique. Mais pour exprimer le point de vue d'une employée qui estime sa société menacée. Et ça fait partie de mes libertés. Quand je sors de la télé, je ne dépose pas mon cerveau dans du formol ! Mais une fois sur le plateau, mes opinions restent au vestiaire.

Etre la première journaliste noire, en France, à présenter le JT sur une chaîne hertzienne est une fierté ?

Je suis une Martiniquaise, une Créole caribéenne, c'est inaliénable. Mais je ne me pose pas la question en ces termes. Ma fierté est d'ordre professionnel, car je viens d'un monde qui n'a rien à voir avec la télé. Personne ne m'attendait là où je suis.

Votre papa, un syndicaliste martiniquais indépendantiste, a-t-il nourri votre parcours ?

Mes parents ont consacré leur vie aux autres. Ma mère était infirmière, puis assistante sociale. Mon père, professeur de mathématiques, a sacrifié sa vie pour ses convictions politiques. Tous deux m'ont incitée à être curieuse des autres. J'ai grandi dans une île très isolée du reste du monde. Il y a 30 ans, nous n'avions ni Internet, ni le satellite, il fallait partir chercher l'information. C'est ce qu'ils m'ont inculqué. Ainsi est née ma passion pour le journalisme.

Pourquoi avoir écrit un roman, "L'Enfant-bois" ?

Ma grand-mère m'a appris à lire à 4 ans. J'ai toujours beaucoup lu, avec cette envie d'écrire. La nuit, je rêvais d'une machine à écrire posée sur une table... Puis, j'ai rencontré Patrick Chamoiseau qui m'a donné confiance en moi. Mais je ne pourrai jamais écrire sur la vie des journalistes. Cela limiterait mon imaginaire.