Médias/Télé

En conflit ouvert avec la RTBF sur la présence de celle-ci en ligne, la presse quotidienne est bien décidée, après avoir essuyé un premier revers de la part du tribunal de commerce de Charleroi fin 2011, à utiliser le temps de la renégociation du contrat de gestion de la RTBF pour défendre ses positions.

Administrateur-délégué du groupe IPM ("La Libre"/"La DH"), François le Hodey est également président des Journaux francophones belges (JFB), qui regroupent "L’Echo", "L’Avenir", "La Libre", "La DH", "Grenz-Echo", "Le Soir" et Sud Presse. Selon lui, "la discussion sur le contrat de gestion de la RTBF va beaucoup plus loin que la seule RTBF". "La question que les décideurs politiques devront se poser est celle du paysage média que l’on veut pour la Wallonie et Bruxelles ! Quel pluralisme ? Quelle place pour le journalisme et la création d’information ?"

Avec la révolution numérique, les frontières entre médias disparaissent. Sur les ordinateurs, les tablettes et les smartphones, tous les médias, écrits ou audiovisuels, deviennent concurrents, plaide François le Hodey. Citant un chiffre frappant : "La Fédération Wallonie-Bruxelles gère 300 millions d’euros d’argent public et publicitaire pour sa stratégie audiovisuelle. C’est plus que la totalité des revenus publicitaires et des lecteurs de tous les journaux francophones ! Il existe des risques réels de déséquilibres concurrentiels dans l’économie numérique. Les pouvoirs publics ne peuvent plus gérer leur politique audiovisuelle comme si elle était sans conséquence sur les autres médias privés."

Les JFB ont écrit officiellement au ministre-Président Rudy Demotte et à la ministre de l’Audiovisuel Fadila Laanan pour leur demander d’être associés aux réflexions en cours. Tout en leur rappelant l’obligation imposée en 2009 par la Commission européenne de mettre en place une procédure d’évaluation sur le développement du service public sur Internet. Pour les éditeurs, "soit les décideurs politiques choisiront de libéraliser plus encore la RTBF en lui permettant de devenir une télévision de plus en plus commerciale, afin d’éviter que son coût ne pèse trop lourd sur le budget public, avec des activités de presse en ligne dérégulées. C’est le choix de la concurrence frontale avec tous les éditeurs privés (audiovisuel et presse écrite). Soit ils choisiront de réinventer un service public audiovisuel, avec une politique de contenus plus différenciée et un financement qui pèse moins sur les marchés publicitaires. C’est le choix de la valeur ajoutée spécifique et d’un nouvel équilibre avec les éditeurs privés."

M. le Hodey pointe néanmoins la difficulté de l’exercice auquel est soumis le service public. "On semble devoir choisir entre une télévision publique qui ne peut être populaire que si son offre ressemble à celle d’une télévision commerciale, ou une télévision publique qui doit se résigner à ne plus être aussi populaire si son offre devient plus spécifique. C’est un dilemme très difficile. Si on veut sortir de l’actuelle spirale infernale, il faut reposer les questions de fonds sur ce que nous voulons comme service public audiovisuel pour les 10 prochaines années. Faut-il consacrer autant d’argent public à acheter des productions internationales ? Faut-il investir plus en production locale ? Comment éviter qu’avec l’argent public, on ne détruise le marché de la presse en finançant des offres gratuites d’information en ligne et sur les réseaux sociaux ?"

Sur certains points, la critique des JFB rencontre celle de Bernard Hennebert, autre poil à gratter de la RTBF (cf. LLB du 25/1). Lequel plaide, lui aussi, pour la tenue d’un large débat ouvert à tous sur le futur contrat de gestion. Dans l’intéressant "RTBF, le désamour" (*), ce téléspectateur très actif s’interroge sur l’évolution du service public. Idéaliste sans être utopiste, Hennebert continue de se faire le porte-voix de la suppression de la publicité à la RTBF. Selon lui, celle-ci ne constitue pas seulement une gêne pour le téléspectateur, elle dicte carrément la ligne éditoriale de la RTBF : création de programmes pour attirer les annonceurs ou utilisation massive du placement de produits (comme dans "The Voice") et relégation des missions de service public (émissions jeunesse, culturelles ) sur La trois, chaîne sans pub mais confidentielle.

Si la critique est très dure sur la politique menée par Jean-Paul Philippot, ce véritable manuel de guérilla médiatique (où Hennebert explique en détail comment se faire entendre en tant que téléspectateur) se clôt sur une série de propositions constructives : ne pas réserver le CA de la RTBF à des représentants de partis politiques, développer une véritable spécificité du service public, etc. Des propositions qu’on retrouvera peut-être sur la table des négociations.

(*) Ed. Couleur Livres (112 pp., 12 €).