Médias/Télé Kita Bauchet signe un film fort et sensible sur le réalisateur belge. Sur La Trois, à 21h25.

Janvier 2014. Ça fait deux mois que je rencontre régulièrement le réalisateur André Dartevelle, indique d’emblée Kita Bauchet dans André Dartevelle, une vie contre l’oubli H H H (film documentaire consacré au cinéaste et journaliste belge, décédé en mars 2015). Il a septante ans. La maladie le ronge et le maintient paralysé. Pourtant, patiemment, il accepte de me faire partager sa carrière, de dérouler le fil ténu de la création jusqu’à ce jour de mars où le cancer met fin à nos rendez-vous de travail. La mort vient de l’emporter. Ce film, je l’ai poursuivi seule. Enfin, non… Pas vraiment. Restaient nos entretiens, ses compagnons de travail et ses films." Et quels films !

Laisser une trace

André Dartevelle - qui a réalisé une centaine de reportages et de documentaires, en partie pour la RTBF - lègue une œuvre "en résistance" sur 40 ans d’histoire contemporaine. Grâce à une approche combinant rigueur journalistique et langage cinématographique, ce militant du dévoilement s’exprimait à hauteur d’homme. Redresseur de torts obsédé par "la libération de la parole" - des opprimés, notamment -, André Dartevelle "ne livrait pas des discours prêts à penser". "Il filmait les gens en train de penser et les laissait descendre dans leur profondeur."

Peu avant sa mort, il réalise onze entretiens "de fond" - "thématique par thématique" - avec Kita Bauchet. "Je dois avouer qu’au début, ce n’était pas facile, reconnaît la réalisatrice. C’était difficile pour lui de me laisser prendre, en quelque sorte, sa place de réalisateur." Finalement, André Dartevelle "lâche prise". Kita Boucher (récompensée des Prix Jeune espoir du cinéma et Meilleur talent francophone pour "Violette et Framboise" et "Le temps d’un soufflé") retiendra plusieurs thèmes de prédilection traités par André Dartevelle : les paroles ouvrières, la Palestine, le travail de mémoire, les questions de société en Belgique, ses portraits d’artistes. Le fil rouge de tout ceci ? "L’engagement".

Changer le monde

De nombreux extraits de films réalisés par André Dartevelle ponctuent leurs entretiens : "L’atelier à quinze ans" (sur de très jeunes ouvrières exploitées dans une gaufrerie), "Une journée d’elles" (sur l’avortement, alors interdit), "La mort de Ladj Lounes" (sur les conditions de vie déplorables des travailleurs maghrébins dans les bidonvilles de Marseille)… "Je voulais moins faire le portrait de l’homme que de son œuvre, poursuit Kita Bauchet dans sa note d’intention. Je voulais que le spectateur s’imprègne de son travail, et que les interviews agissent comme contrepoints."

Le résultat est à l’image du cinéaste : fort, sensible, terriblement efficace. Témoignent également "ses compagnons" : Josy Dubié (son rédacteur en chef en 1973), Emmanuelle Dupuis (sa monteuse), Luc Dardenne, Hugues Le Paige, Wilbur Leguebe (ses producteurs), Michel Khleifi (réalisateur des films sur la Palestine) et enfin, Alain Lapiower, témoin de "A mon père résistant : Ignace Lapiower". "André appartenait à une génération de journalistes et de réalisateurs rentrés à la RTBF dans les années 70, des soixante-huitards pour la plupart, qui avaient envie de changer le monde, d’en donner une vision plus engagée."