Médias/Télé Reportage Correspondante à Paris

Sainte-Anne réveille toujours de vieilles craintes. On le croit réservé aux autres, "les fous"

Une maman appelle Sainte-Anne à son secours. Un psychiatre, un infirmier et un externe de l’hôpital psychiatrique du sud parisien se rendent au domicile de celui que nous appellerons Grégoire. En référence au tendre héros de Kafka qui, après "La métamorphose", devient le monstrueux cancrelat terré dans sa chambre.

Pierre Lana, le psychiatre, prévient : "Peut-être risquez-vous d’assister à une désincarcération, comme après un accident de voiture, peut-être non." A 14 ans, Grégoire a déserté le collège, se mure derrière la télé la nuit - ignorant ce qu’il regarde -, se connecte à l’ordinateur au réveil - l’après midi -, oublie de s’alimenter et refuse de sortir. Quand sa maman cherche à le tirer de son apathie, il se montre agressif.

Midi, dans l’ouest parisien. La maman ouvre sa porte sur un univers calciné à l’endroit de Grégoire, monument de silence, soudé à l’écran comme à son jumeau, sous perfusion d’images et de sons. Encastré dans une carlingue invisible et indestructible, Grégoire n’entend pas le psy qui lui explique calmement pourquoi les adultes s’inquiètent pour lui. Grégoire est émotionnellement mort.

"L’enfermement, la réclusion, la claustration, l’housebound est un syndrome connu en psychiatrie, notamment depuis l’article du Pr Louis Gayral, en 1953, explique le Dr. Marie-Jeanne Guedj, responsable du Centre psychiatrique d’orientation et d’accueil (CPOA), les urgences de Sainte-Anne. Plus récemment, le phénomène a été repéré par Hikikomori, au Japon, chez des adultes en fin d’études, cloîtrés dans leur chambre pendant plusieurs années. Le contexte de nos sociétés, le monde virtuel favoriserait leur expression, mais il n’existe pas, en France, d’études sur la claustration des jeunes. C’est un problème qui touche tous les milieux, les enfants en difficulté d’apprentissage et les surdoués. La difficulté, c’est d’établir le diagnostic, d’identifier si ce sont des phobies scolaires, une dépression, un début de psychose, mais souvent il n’y a pas de diagnostic sûr à l’adolescence. La claustration est un trouble des conduites, souvent associé à d’autres, comme les addictions aux jeux ou les aberrations alimentaires. L’adolescent refuse de partager le repas familial, certains se font déposer un plateau devant la porte. Ils se sentent vides et recherchent à travers les écrans des émotions qu’ils ne sentent pas à l’intérieur. Ce sont majoritairement des garçons dont le père est absent. L’enfermement s’installe progressivement. Le parent préfère savoir son enfant à côté de lui plutôt qu’à l’extérieur, confronté à l’inconnu, au danger. Puis, c’est la honte et le silence."

Pour brouiller les pistes, certains continuent de faire croire à l’existence d’une petite amie. "L’enfermement traverse le vaste livre de la psychopathologie. Mais à l’adolescence, rien n’est encore irréversible. Il existe des ébauches de solutions, assure le Dr Lana. Exclu du monde scolaire, un monde inquiétant, l’adolescent construit une prison dont il est impossible de sortir car elle est conçue comme protectrice. Il faut élaborer une stratégie qui permette à un médecin d’entrer en relation avec lui."

Le Pr Sylvie Tordjman, chef de pôle du Service hospitalo-universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de Rennes, a créé fin 2005 des équipes mobiles pour ces ados difficiles. En réalité des ados en difficulté qui ne savent ni comment, ni à qui dire leur souffrance. Et qui redoutent l’intrusion. Sur signalement de l’école, une équipe se déplace en camping-car et pose son bureau mobile sur un lieu neutre, convenu avec la famille : à l’écart du domicile, sur une aire d’autoroute

A l’Espace santé jeunes de l’Hôtel-Dieu, le Dr Thomas Girard reçoit en consultation médicale des adolescents. Avec l’aide du psychologue, il a arraché un garçon de l’enfermement. Il le suit depuis trois ans, après s’être d’abord attaché à ses plaintes somatiques : "Quand le repli est déjà très avancé, l’on n’a pas entendu les signaux faibles que le corps exprime : fatigue, problème de sommeil, maux de ventre, de dos, d’articulation, difficultés à respirer, alimentation déréglée Ce jeune portait une charge familiale dont il ne parvenait pas à se séparer pour se mettre en mouvement."

Dans l’ambulance dépêchée par Sainte-Anne, Grégoire laisse s’échapper une larme, s’humanise Depuis, il est entré dans un processus de soin. Mais combien d’autres Grégoire, dans le secret des familles, s’étiolent, prisonniers de leurs fantômes, incapables de rejoindre, chaque matin, le monde des vivants ?