La lutte antiterroriste, un combat de l'ombre: "Ces hommes sont lucides sur les limites de leur action"
Patrick Rotman interroge les pointures de l'antiterrorisme. Enquête à suivre sur France 2, à 21 heures.
- Publié le 13-11-2018 à 09h43
- Mis à jour le 13-11-2018 à 09h45

Patrick Rotman interroge les pointures de l'antiterrorisme. Enquête à suivre sur France 2, à 21 heures.Le réalisateur Patrick Rotman (Été 44, la libération, L'Ennemi intime…) cosigne, avec Vincent Nouzille, une Histoire secrète de l'antiterrorismeH H. Un documentaire captivant de 2 h 30 où les responsables des services de renseignement français racontent, de l'intérieur, comment ce combat a évolué au cours des 30 dernières années. Il sera suivi d'un débat animé par Julian Bugier.
Votre documentaire n'est pas découpé à l'antenne. Était-ce volontaire ?
J'ai tout de même matérialisé deux parties, dont la première va jusqu'au 11 septembre 2001. Mais tout s'enchaîne. À l'origine, je souhaitais faire une série documentaire de quatre fois 52 minutes, mais pour des questions de grilles, France 2 a opté pour la solution d'un film unique. Je me suis rendu compte qu'il était impossible de traiter trois décennies en 90 minutes.
Vous avez réussi à interroger de nombreux acteurs de l'antiterrorisme…
Cela a été une bonne surprise de voir que le projet plaisait et 95 % des personnes contactées ont accepté de parler face caméra ! Je ne voulais pas de gens parlant dans l'ombre.
Était-ce important pour eux que l'on connaisse leur travail en coulisses ?
Ce n'est pas un film sur le terrorisme mais sur l'évolution de la lutte antiterroriste, sur la manière dont s'est constitué le système policier, judiciaire, etc. Ces hommes y ont vu la possibilité de s'exprimer largement. De rendre compte de la complexité de ce travail, de montrer qu'il y a des échecs, des succès, que ce n'est pas une science exacte.
Ce sont eux les narrateurs…
L'histoire est racontée essentiellement par ceux qui l'ont écrite. Il y a aussi un côté polar et des scènes d'action pure comme l'attaque de l'Airbus. On bénéficie d'images neuves avec des axes de caméra inconnus. C'est une scène de cinéma forte. Il y a encore un côté très émouvant, comme le récit de Jean-Michel Fauvergue, le patron du Raid, quand il raconte son entrée dans le Bataclan. Mon objectif est que le spectateur soit plongé au cœur de cette histoire, qu'il la vive comme les témoins l'ont vécue.
Il y a une part d'autocritique, de la part des protagonistes.
Ce n'est pas une hagiographie. Ces hommes sont lucides sur les limites de leur action, sur les erreurs d'appréciation commises, qui entraînent des morts. C'est grâce aux tâtonnements, néanmoins, qu'on apprend.
Comment avez-vous procédé ?
Nous avons organisé deux vagues de tournage pour les entretiens, d'une dizaine de jours chacune. J'ai eu rapidement l'idée de recréer en studio un commissariat à l'ancienne, pour que tout le monde soit dans le même cadre. Je dis toujours qu'il faut faire des documentaires comme des fictions et les fictions comme des documentaires. Ces vingt acteurs de l'histoire sont des personnages. À partir de la cinquantaine de rushes d'interviews, j'ai dû construire un récit cohérent, où ces voix se répondent, se complètent, voire se contredisent. Cela a été un travail compliqué, minutieux. Au total, presque deux années. Dans la phase de préparation, j'avais lu des dizaines de livres, de mémoires, de monographies, d'articles, de dossiers sur les attentats. Le film navigue entre le contexte géo-stratégique, les attentats et ceux qu'on déjoue.
Il y a une dimension pédagogique importante.
Oui, elle est assumée. Le grand public ne connaît pas les dessous de cette histoire et j'ai moi-même énormément appris. On raconte, il y a un côté polar, et on analyse, on contextualise.
Vous n'avez pas ambitionné d'interviewer des politiques ?
Non. C'est un parti pris. Je ne voulais que des professionnels de l'antiterrorisme, du renseignement, de la police, des magistrats. Parce que souvent, les politiques ont des prudences de langage. Avec les professionnels, ce n'est pas le cas. On comprend les contradictions dans lesquelles ils sont.
Vous travaillez sur d'autres projets ?
Je travaille depuis plusieurs mois, en parallèle avec une équipe en Russie, sur une histoire du goulag, un trois fois 52 minutes pour Arte.